Comme une histoire de scoubidous

13-06-2017 SOCIETE LIBRE
Je suis tombé, dans une de mes dérives numériques - de celles que l'on commence à la recherche d'une info et que l'on termine à deux heures du matin, ivre de fatigue, sans savoir précisément ce que l'on a vu - sur un site qui vantait l'art des scoubidous. Je suis de la génération scoubidou, vous l'aviez compris. Ce bracelet de plastique, que l'on offrait à celle pour laquelle notre coeur avait une inclination, est toujours vivant.

Il possède même ses spécialistes, cet art du noeud plastifié, ses artisans voire ses artistes. Incroyable le nombre de sites dédiés, plus de deux millions de résultats avec scoubidou. De quoi s'enfoncer dans une nostalgie bienfaisante.

Ce "loisir créatif du début des années 1960" comme le dit élégamment Georges Perec dans son "Je me souviens" (il classe le scoubidou 62ème sur ses 480 souvenirs), était bien plus qu'un simple passe temps. Cet art consommé du tissage nécessitait patience, calme et tempérance. Combien d'heures à méditer sur celle qui recevra le bracelet boudiné ? L'acceptera-t-elle ou bien, d'un sourire gêné, nous renverra-t-elle à nos chères études et notre acné ravageur ?

Elle s'appelait Martine André. Une fée s'était penchée sur son berceau. Des cheveux noirs frisés en liane, des yeux bleu rieurs en amande, une bouche cerise, un teint de pêche, Martine... ma salade de fruits.

On peut rire des amoures adolescentes, mais elles sont toujours tragiques. On ne badine pas avec cet amour là. Musset en invité surprise. Perdican mâtiné d'Hamlet, aimer au-delà de la douleur, aimer jusqu'à briser les derniers liens avec ces "parents qui décidément ne comprennent rien à rien". Oui, l'amour à cet âge est un détachement. On aime ailleurs, jusqu'à la folie parfois, pour se séparer, pour quitter, pour rompre avec ce lien familial devenu aussi pesant qu'une ancre marine.

Il faut, pour accepter cette rupture, cette blessure qui jamais ne cicatrisera, aimer plus, aimer au-delà du possible, aimer jusqu'à cette explosion intime qui éparpille les derniers soubresauts de l'enfance.

Alors Perdican (1) n'est jamais loin et notre Camille souffre autant qu'elle nous fait souffrir : "Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange."

La scène est posée, Camille attend.. Son amoureux est si noir, son dessein est si trouble, comment ose-t-il ? Mais il se reprend, il sait appuyer là où le mal vrille le coeur en germe : (1) "Mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime."

Elle tressaille, serait-il possible que ce mâle si différent d'elle puisse comprendre ce qu'elle ressent ? Pourquoi la nature a-t-elle mis tant d'empressement, tant d'entêtement pour créer deux êtres aussi différents et pourtant indispensables l'un à l'autre ? Elle vacille, elle n'est plus aussi sûre. Perdican serait-il amoureux d'elle ? Porte-t-il en lui, cette graine si ténue, si têtue aussi que s'envolent les coeurs comme se brisent les chaînes ?

Il est là devant elle, sublime de tragédie, le visage lavé de larmes. Se peut-il qu'elle se soit trompée ? Elle contemple son corps et tressaille aux idées qui la submergent. Il est si beau dans sa colère. Mais l'homme enfant sait qu'il est temps de planter la dernière banderille : l'amour est une arène où la reine dispose, dépose ou repose...

Et le soldat blessé de répliquer (1) : "J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui." Et il s'en va.

Et Camille reste là, seule, comme crucifiée. Bouche ouverte, sans un cri, sans un mot, la porte est refermée. Elle tourne sur elle-même comme un pantin idiot, la voilà sans lumière, sans repère, elle tourne sur elle-même et sait déjà qu'elle tournera toujours et encore.

Sois heureuse, sois aimée, comment ne le serais-tu pas puisque tu ne m'aimes pas. Mais conserve, dans un petit coin secret de ton coeur, la trace de mon passage. Et dans tes jours de tristesse, puise en elle une consolation. Bien sûr, je n'ai jamais pu prononcer ces mots trop bienveillants, alors que les larmes commençaient à envahir le lit encore chaud de l'amour meurtri.

Ma "Martine Camille" a été parfaite. J'ai été un Perdican tout à fait convenable. Et mon scoubidou a terminé son envol dans un arbre. Je me souviens d'une nuit d'été où les étoiles souriaient à l'infortuné coeur qui battait dans ma poitrine. "Scoubidou bidou ouha..."

En savoir plus
(1) Les citations proviennent de la pièce de théâtre "On ne badine pas avec l'amour" de Alfred de Musset (acte II, scène 5).

Relire encore et encore le "Je me souviens" de George Perec :
- Je me souviens de "Bébé Cadum" (souvenir 105),
- Je me souviens que Jean Bobet - le frère de Louison - était licencié d'anglais (souvenir 138),
- Je me souviens des scoubidous (souvenir 62).







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