Dans le silence des morts de la rue

11-12-2012  LIBRE
Il y a des textes qui nous arrêtent et des hommes que l'on fuit. Ce texte provient du blog de Xavier Fisselier. Texte qui prête ses mots à un homme de la rue, cet homme que l'on nomme SDF. Sans domicile fixe, comme si le mouvement était une adresse. Ces ombres raidies par le froid que l'on ne veut plus voir. Ces morts que l'on relève le matin comme sur un champ de bataille. Guerre impitoyable du chacun pour soi, où le mot solidarité a remplacé celui de fraternité. Trop connoté qu'ils disent... (1)

Recroquevillé sur le trottoir, en plein jour. Ici, maintenant sur cette terre qui est aussi la tienne, dans ce monde que tu malmènes, je ne peux empêcher ces 3 maudites lettres S, D, F, mon nouveau nom de scène, de se composer et se décomposer : Sans Dieu Fictif, Suicide Devant la Foule, Sans Destin Futur, Sans Destinée Fixe, Sans Foi ni Dieu, Séquelle De Folie, Sourire De Fou, Sommeil Du Froid

Oui, ici, à l'instant présent je peux encore penser, croiser tes regards qui n'osent s'accrocher à ma crasse.

J'ai tout le temps d'étudier ma mort venir : le froid, un mauvais coup, la faim, mon cher et tendre abandon. Tu me tues de ton indifférence. Ne joue pas au révolté, tu peux rire plutôt. Je serais plus heureux de te voir rire.

Tu m'as croisé, tu as senti ma présence. Je t'ai fait peur. Avoue-le. Tu te révoltes devant ton poste de télévision, devant tes enfants, devant ta femme. Mais demain, tu repasseras devant moi, rapidement, la buée à la bouche, sans rien dire, me gommant de ton espace visuel, instinctivement, serrant plus fort la main de tes enfants, les entraînant au pas de course devant moi parce que tu as tant de choses si importantes à faire. Oh oui! Si importantes...

Ils sont beaux tes enfants, ils sentent bons. Prie pour eux, pour qu'ils ne deviennent pas le non-devenu que je suis devenu.

Je ne suis ni un rêve, ni une illusion. J'ai le même nom de code et le même visage que mon voisin de trottoir. Notre désespoir nous réchauffe un peu...

Toi aussi tu es désespéré mais tu es un ADF. Un Avec Domicile Fixe. Ceux que l'on aime, parce qu'ils savent mourir en grande pompe, à l'abri du froid, parfois même dans la chaleur familiale.

Mes doigts sont gelés, ma pelure trouée, ma patte blessée, je saigne… le souffle vicié par le mélange des gaz d'échappements que l'on me crache à la gueule. Non tu ne me tueras pas ni ne me ramasseras. Je suis seul, certes, mais rempli de ton visage, parce que moi je te vois. Tu ne veux pas de moi, mais mon combat maintenant est entre moi et Lui.

Abandonné. De vivre, je me tue.

Et si je meurs de froid, je serai encore là, l'an prochain, pour toi. Mon nom est SDF. Pour te rappeler que tu n'as encore rien fait et que tu ne feras toujours rien. Jusqu'à ton dernier jour, ou égal à moi-même devant Lui, tu me retrouveras en pleurs, vide de ta vie sans scrupules.

En silence. Surtout, oublie-moi. Les flocons me recouvrent. C'est beau. C'est froid. Bien à toi.


En savoir plus
(1) Aujourd'hui, lundi 10 décembre 2012 débute la Conférence contre la pauvreté et l'exclusion au Conseil économique, social et environnemental - CESE. Le CESE n'a qu'une fonction consultative et optionnelle. Ses décisions ne sont, dans 99% des cas suivies d'aucun effet. En d'autres termes, choisir le CESE pour mettre en place une Conférence contre la pauvreté et l'exclusion est l'assurance que les décisions prises n'auront aucune chance d'être appliquées.

Le président en exercice du CESE est Jean-Paul Delevoye. C'est un brave homme opportuniste (comme de très nombreux hommes politiques) qui a été ministre sous Raffarin. On lui doit cette phrase célèbre à la une du monde en février 2010 (alors qu'il était Médiateur de la République sous Sarkozy) : "Cette société est en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement". Il est aujourd'hui Président du CESE sous Hollande. Comme disait Edgard Faure : "Ce n'est pas la girouette qui bouge, c'est le vent qui tourne..."

Jean-Paul Delevoye suggère, en marge de la Conférence contre la pauvreté et l'exclusion, d'édifier "des villages de bungalows pour les mal-logés" pour parer à l'urgence. C'est gentil de sa part.

Le CESE a un budget annuel de 37 473 575 euros ce qui est beaucoup pour un organisme consultatif et sans aucun pouvoir. Il existe en tant que CESE depuis 1958. Ce qui fait 54 ans. En admettant que son budget en euros constants soit de 25 000 000 d'euros par an, on peut sans peine imaginer le nombre de logements sociaux que l'on aurait pu construire depuis 1958 si on avait su se passer de ses avis consultatifs et optionnels...

Pour conclure sur l'utilité indiscutable du CESE, voici un exemple très parlant. Depuis la révision de la constitution en 2008, le CESE peut être saisi par une pétition. Celle-ci doit être rédigée en français et signée par au moins 500 000 personnes majeures, de nationalité française ou résidant régulièrement en France. Le bureau du CESE statue sur sa recevabilité sur des critères dont les pétitionnaires ignoreront tout. Dans un délai d'un an à compter de sa décision (souveraine dans ce cas là), le Conseil se prononce par un avis en assemblée plénière sur les questions soulevées par la pétition recevable et fait connaître au gouvernement et au Parlement les suites qu'il propose d'y donner.

Tout cela en sachant que son avis n'est que consultatif ou optionnel. C'est une aimable façon d'indiquer au peuple, pourtant souverain, l'endroit où ce dernier peut tenter de glisser sa pétition...

Le blog de Xavier Fisselier

Le site de l'association : Les morts de la rue

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