Je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui, j'ai envie de vivre

05-12-2017 SOCIETE LIBRE
Cela pourrait être une réplique de Nina, la célèbre Mouette de Tchekhov, voire un soupir de Elena, la belle d'Oncle Vania. Mais, ce n'est qu'une question devenue presque banale dans le chloroforme ambiant. Vivre, ne serait-ce qu'un court instant, juste se sentir vraiment vivant. Aspirer à autre chose, autrement, ailleurs peut-être. Loin de Noël, de toute cette gabegie organisée comme un poste de combat. Loin des sapins abattus, des guirlandes guimauves, des étoiles de pacotille, des cadeaux connectés.

"Il a fait 4 000 kilomètres pour rejoindre celle qu'il aime, il veut franchir la manche à la nage et moi je n'ai même pas été fichu de traverser la rue pour te retenir." assène Vincent Lindon tout en émotion rentrée, à Audrey Dana, qui, elle, n'est que sensibilité exacerbée dans le très beau "Welcome" de Philippe Lioret.

La situation décrite par ce film est le miroir inflexible de notre impuissance. On en est là ? Et bien oui, on en est là. Sans que nul ne s'en indigne vraiment, sinon par soubresauts, vite emportés dans l'oubli. Sans emphase ni condescendance, juste ce trouble qui ne nous quitte plus et qui infecte nos vies aussi sûrement qu'un virus Ebola en pleine forme.

Des fragments de fraternité que l'on emporte dans une incertitude jusque-là évitée. Voilà la signature de nos vies quand l'impuissance est vécue comme une destinée. "Qu'est-ce qu'on peut y faire ? Cela nous dépasse." Oui, c'est vrai. Tout nous dépasse, tout est plus grand, plus fort, plus puissant que nous.

Il y a environ soixante ans, la grande majorité des gens utilisaient des machines dont ils comprenaient le fonctionnement et pour certains, pouvaient même les réparer sans trop de problème.

Qui est capable d'expliquer comment fonctionne son smartphone ou son ordinateur ? Comment ces machines communiquent entre-elles ? Comment tout est dans tout sauf nous qui ne sommes que le terminal de terminaux, le bout de la chaîne, le dernier maillon et parfois même le grain de sable.

Le "Grand remplacement" sera numérique n'en déplaise aux conspirationnistes à la Renaud Camus. Voiture sans chauffeurs, drones, avions automatiques, assistants pour tout, assistés partout, désistés de tout. Mieux nous servir pour mieux asservir ? Même nos errances sont enregistrées, disséquées et nous sont parfois revendues.

Et Dieu qui était la réponse est devenu le problème. Pour ressentir la vie, il faut donner la mort. Autant utiliser un Dieu dont les zélateurs sont légion et les phalanges aussi disparates que dispersées, aussi efficaces qu'attirantes quand l'avenir ressemble à un souvenir.

"Dans mon enfance je n'ai pas eu d'enfance." racontait Tchekhov, ce fils d'épicier qui a appris la gravité comme d'autres l'anglais. Le scepticisme, le sens de la dérision, surtout le goût de l'observation à hauteur d'enfant, les yeux dans le nombril des adultes défaits par tant de renoncements.

Et lui, qui n'est jamais juge ni même arbitre, se retrouve aujourd'hui, parfaitement au diapason de notre époque, vaccinée contre les idéologies et malade du manque d'idéal.

Que reste-t-il lorsque le voile des illusions s'est déchiré ? Le vide, le tragique dérisoire du néant. Souterrainement, tout se défait dans la dérive de la vie, l'usure du temps et la faillite des songes. Donner une raison à notre présence sur terre est, dans l'univers de Tchekhov, comme cette eau morte que trouble un instant, l'irruption d'un événement inopiné.

Quelques rides à peine irisent la surface, puis tout se calme devant l'absurdité de la condition humaine. Et de murmurer en se cachant les yeux de nos mains jointes, dans une prière sans objet : "Je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui, j'ai envie de vivre."



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