La Courtine 1917 : la mémoire des Hommes

18-08-2014 SOCIETE LIBRE
En cette année de célébration du début de la tragédie de 1914, il nous a semblé utile de raconter l'une des aventures les plus extraordinaires de cette horrible guerre. Très longtemps occultée, cette "non Histoire" a maintenant ses historiens grâce à la création en janvier 2014 d'une association : La Courtine 1917.

Je précise que j'ai eu accès à cette somnolente mémoire en 1988, alors que j'étais en vacances à la Courtine. Visitant le petit cimetière qui jouxte l'église, j'ai eu la surprise de découvrir une dizaine de tombes assez délabrées dont les inscriptions étaient en russe.

Comment des russes s'étaient-ils retrouvés à La Courtine, petite commune située au cœur de la Creuse dans le Limousin ? Et pourquoi avaient-ils été enterrés là ? Qui étaient ces hommes ? (1).

A cette époque, personne ou presque n'en parlait. Le vent de l'Histoire ne soufflait pas encore sur les russes morts de la Courtine...

La Courtine, un camp militaire
Le village de la Courtine est connu pour abriter, depuis 1901, l'un des plus grands camps militaires français. Chaque Courtinois est, depuis cette date, paysan la journée et patron de bar la nuit. Il y avait plus de bars que d'habitants et on peut encore voir dans certaines rues, les panneaux défraîchis de tous ces estaminets de circonstance. Pendant la guerre de 14-18, le camp est utilisé à la préparation militaire des soldats. Ils y recevaient une brève instruction avant d'être envoyés au casse-pipe, jetés au milieu de la mitraille.

La France n'a plus de soldats
Les massacres de 1914 et de 1915 ont presque totalement décimé la relève des armées françaises qui connaissent une très grave pénurie d'hommes. L'état-major français décide alors, en accord avec le Tsar Nicolas II, de puiser dans l'immense réservoir humain de la Russie et demande 40 000 hommes par mois en échange de 450 000 fusils aux armées de Tsar.

20 000 soldats furent envoyés en 1916 sur le front français par l'allié russe
En février 1917, la révolution destitua le Tsar. Un élan révolutionnaire se propagea rapidement au sein du contingent russe. Ces troupes jugées peu sûres par l'Etat-major français furent retirées du front de Champagne et envoyées loin des combats dans la Creuse. Ce sont donc 300 officiers, 16 000 hommes et 1 700 chevaux qui débarquent à la Courtine en juin 1917.

Opposition entre russes blancs et russes rouges
La discorde règne entre les troupes loyalistes (les russes blancs) et les communistes nommés les "contaminés" par les militaires français. Si les russes blancs acceptent de continuer à se battre en France, les russes rouges veulent rejoindre leur pays et se battre pour la Révolution. Le 8 juillet, pour éviter le risque d'un ralliement des "blancs" à la cause des "rouges", le général qui commande le corps expéditionnaire russe, décide de quitter le camp en compagnie de tous les officiers blancs et de 6 000 hommes restés fidèles à ce jour.

Et débute l'épopée des "Courtintzis"
Le camp de La Courtine devient alors le refuge de 10 000 soldats acquis à la révolution russe et qui ne demandent qu'à rentrer au pays. Les rebelles se baptisent "Courtintzi". Ils élisent comme chef, un Ukrainien, Afanasie Globa, qui parle correctement le français et qui prend la tête des rebelles pour négocier avec les autorités militaires françaises, leur retour en Russie.

Liberté, égalité, fraternité...
Pendant les 2 mois que dureront les négociations, les soldats russes vont fraterniser avec la population et participent même aux travaux des champs. On parle d'une belle histoire d'amour entre Globa et la boulangère de la Courtine... C'est dans ce camp, maintenant autogéré par les mutins, que se tiendra le premier Soviet.

La riposte de l'armée française
L'État-major français ne pouvait accepter plus longtemps une situation qui risquait d'être prise en exemple par l'ensemble des soldats alliés (de très nombreuses mutineries éclatent partout et des deux côtés du front en cette année 1917), les ordres sont strictes : utiliser la force pour mater la rébellion.

Le carnage commence
Début août, 3 000 soldats français sont envoyés, pour aider les russes blancs à reprendre le camp aux insurgés. Le 16 septembre à 10 heures du matin, le premier coup de canon annonce le début de la tragédie. Les mutins y répondent en entonnant "la Marseillaise" accompagnés d'une fanfare. Mais le canon gronde heure après heure... Le pilonnage du camp durera trois jours jusqu'au petit matin froid du 19 septembre où les tirs cessèrent. Des volutes de brume glacée s'accrochent encore au sommet des arbres, dans la forêt alentour. Cette ouate naturelle plonge le camp militaire dans un silence oppressant. D'un bâtiment en ruine, les mains sur la tête, les 53 derniers mutins se rendent. Leur chef, Globa, tentera malgré tout de s'échapper avec sa belle boulangère... Ils seront repris.

Officiellement : 8 tués et 44 blessés
Selon les chiffres officiels, sur les 8 515 mutins, il n'y a eu que 8 tués et 44 blessés. Officieusement, sur les 10 000, il ne serait resté environ que 8 000 survivants qui ont été traités de manière ignoble et expédiés en Afrique. Il est, de fait, impossible de connaître le nombre exact de morts car ils ont été enterrés clandestinement de nuit et on a fait disparaître les traces de toute tombe (sauf la petite dizaine du cimetière de la Courtine mais dont on ignore tout). En mai 1918, Globa, chef de la révolte et un groupe de 53 réfractaires furent enfermés à la prison de l'île d'Aix. (2)

Il aura fallu attendre le 16 septembre 2012 pour inaugurer (à l'initiative de l'association "La Libre Pensée de la Creuse") le Mémorial de la mémoire à La Courtine, cœur historique de cette tragédie. Il n'existe aucun mémorial semblable en Russie. (3)

En savoir plus
(1) Je dois le récit de cette histoire à madame Marandon, amie de longue date de Jean Gavrilenko qui est le fils de l'un des soldats russes de la Courtine.

(2) Nous recherchons un complément d'informations sur ces prisonniers dont personne ne parle...

(3) On attend avec impatience le cinéaste qui s'emparera de cette fantastique aventure pour en faire le film qui, n'en doutons pas, réhabilitera la mémoire de ces hommes qui avaient simplement souhaité vivre libre.

Le documentaire "20 000 moujiks sans importance" du réalisateur Patrick Legal retrace toute cette histoire.

Le site de l'association La Courtine 1917

Les mutins Russes de la Courtine : à bas la guerre ce documentaire a été réalisé par Télé Millevaches.

Le Monument de Gentioux "Maudite soit la guerre" et ses valeurs pacifistes

Héros et mutins : les soldats russes sur le front français, 1916-1918 - France Culture



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