12-02-2013  SOCIETE LIBRE

De la fraternité à la solidarité, un étrange glissement sémantique...

Depuis environ 25 ans, le mot solidarité s'est imposé dans la société française. Les associations s'en sont emparées sans trop réfléchir à son implication et surtout à son sens politique réel. Et pourtant, ce glissement sémantique n'est pas le fruit du hasard. Il correspond bien à l'individualisation forcée d'une société et à la perte d'une valeur essentielle : la fraternité.

La fraternité est l'une des trois composantes de la devise de la République française : "Liberté, égalité, fraternité".

La Fraternité, en France tout au moins, est donc une revendication publique de justice qui implique une juste répartition des richesses pour ne laisser personne au bord de la route. C'est un concept révolutionnaire dans le sens de sursaut, de défense, de survie. Elle désigne le lien existant entre les citoyens d'un même pays, entre ceux qui partagent un même idéal ou qui ont combattu ou combattent pour une même cause.

La solidarité n'est qu'une composante de la Fraternité. Dans son acception la plus naturelle, la plus étendue, la solidarité a une connotation volontiers compassionnelle et de ce fait, une approche "segmentée" du lien social. La solidarité est une expression libre de la vie avec l'autre. Je donne quand je veux et à qui je veux. Un citoyen solidaire peut être à la fois généreux et avare. Généreux par le don (1) qu'il accorde à une cause qu'il estime juste, avare dans le paiement de ses impôts (2) qui sont pourtant la base essentielle d'une fraternité sociale.

L'article 1 de la Déclaration universelle des Droits de l'homme précise :
"Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

Le mot solidarité n'existait-il pas le 10 décembre 1948 lorsque les 58 États Membres, qui constituaient alors l'Assemblée générale des Nations Unies, ont adopté la Déclaration universelle des droits de l'homme à Paris ? Pourquoi les auteurs ont-ils utilisé le mot fraternité plutôt que le mot solidarité ?

La réponse est contenue dans l'article 22 de la même Déclaration.
"Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l'effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l'organisation et des ressources de chaque pays."

Le mot fraternité a donc bien une connotation politique et économique et son utilisation dans le cadre d'un Etat moderne comme le nôtre, procède bien de l'idée d'une redistribution des richesses, d'une plus juste répartition pour le plus grand bien de tous.

Et pourtant, les associations, moteur évident du lien social, ont choisi le mot solidarité pour sigle : ESS pour Economie Sociale et Solidaire. Pourquoi ?

Prenons un exemple concret : Les Restos du Coeur.

Lorsque Coluche lance l'idée en 1986, c'est dans un but précis. Depuis 1984, le gouvernement socialiste de l'époque a pris le tournant de la rigueur (en fait l'application du néolibéralisme). En deux ans, sous l'impulsion d'une politique dite de réduction des déficits (cela ne vous rappelle rien ?) l'Etat s'est désengagé financièrement de l'idée même de justice sociale. Les premiers SDF font leur apparition, les rues se couvrent de cartons et de malheureux.

Coluche souhaite alors leur venir en aide et dans le même temps faire prendre conscience à l'Etat qu'il ne peut pas abandonner son rôle de régulateur de la misère sociale. Les Restos du Coeur devaient tenir deux ans, cela fait 25 ans que cela dure.

La solidarité appliquée aux associations ne fait donc pas disparaître la raison même de son existence puisqu'elle ne revendique rien d'autre que le fait d'aider un secteur précis sans aucune approche politique globale. Répondre à l'urgence, c'est très bien. Mais revenir aux fondamentaux du rôle de l'Etat, c'est mieux.

D'ailleurs, les paroles de la chanson des enfoirés ont évolué au fil du temps.
Voici le début de la chanson en 1986 :

Moi je file un rancard à ceux qui n'ont plus rien, sans idéologie, discours ou baratin, on vous promettra pas les toujours du grand soir, mais juste pour l'hiver, à manger et à boire.

Et voici une modification apportée à la dernière mouture :
Chaque année plus de gens secourus, mais chaque année plus encore à la rue, parfois je m'demande à quoi ça sert, espèce d'enfoiré, chante et espère...

Comme le dit très bien l'une des associations utilisatrices de notre Intranet : "Au delà de l'objectif de l'asso, il faut se demander pourquoi elle existe. Elle existe parce que le système actuel laisse beaucoup de gens au bord de la route. Donc si on ne combat pas le système, on remplit un panier percé."

L'utilisation du mot solidarité n'est donc pas le fruit du hasard, mais bien celui d'une politique. Le retrait de l'Etat de son rôle de régulateur de l'injustice sociale et l'arrivée tonitruante du marché comme seul "gestionnaire" des inégalités sont bien les deux faces d'une même pièce qui peut poursuivre tranquillement sa dérégulation puisque la solidarité est là pour palier aux manques.

La solidarité est un refus de la misère par l'aide financière segmentée, individualisée et surtout défiscalisée !
(essayez de retirer cet avantage à un donateur et vous verrez...)


Le choix est visiblement fait en faveur de la première. C'est une erreur que le secteur associatif se doit de réparer...

La fraternité est une approche globale de l'action publique par une redistribution équitable de la richesse par l'impôt.

Que faire ? La grève. Imaginez la France, pendant une semaine, privée de ses associations...

En savoir plus
(1) Généreux par le don : curieuse générosité qui consiste à demander un retour en échange par la défiscalisation.

(2) avare dans le paiement de ses impôts : depuis 1986, les impôts ont été baissés fortement pour les plus riches de nos concitoyens qui continuent aujourd'hui à estimer qu'ils en paient encore trop, au point de préférer le climat de la Belgique à celui de la côte d'azur...

Voici le tag Internet à sélectionner, à copier et à coller sans transformation dans la page du site où vous allez utiliser cet article. D'avance merci.

Sélection du texte ci-dessous
De la fraternité à la solidarité, un étrange glissement sémantique... 
Depuis environ 25 ans, le mot solidarité s'est imposé dans la société française. Les associations s'en sont emparées sans trop réfléchir à son implication et surtout à son sens politique réel. Et pourtant, ce glissement ...  <a href="https://www.loi1901.com/intranet/a_news/index_news.php?Id=1974" target="_blank">Lire la suite sur Loi1901.com</a>

D'autres articles de la rubrique : SOCIETE

Occupation ou rupture de la vocation d'un lieu

Pour nous, pauvres béotiens de la chose intelligente, l'occupation d'une usine ou d'une faculté est un moment de solidarité et de fraternité entre "lutteurs" d'une même cause contre l'égoïsme ou la cécité de quelques uns. C'est aussi beaucoup de plaisir à sentir que le nombre peut parfois faire plier l'ordre en place. A toutes les époques, l'Histoire a disposé d'occupations

Lire la suite...

J'arrive où je suis étranger ou un âge de grande frustration

On peut dire ce que l'on veut du mouvement de grève qui secoue en ce moment les universités. Etre pour ou contre ou même dubitatif sur son bien-fondé, mais au moins ne peut-on pas douter de la détermination de nos jeunes. Ils sont là et bien là. Pour ceux qui comme moi, ont largement dépassé la date de péremption, cette colère est revigorante. Au sortir d'un hiver interminable, ils

Lire la suite...
Si les articles suivants ne s'affichent pas, veuillez rafraîchir la page en cliquant sur Rafraîchir la page

Depuis 1999 au service des associations

Inscrivez votre association dans l'Intranet et rejoignez les 29 061 associations inscrites

L'annuaire des 29 061 associations inscrites dans l'Intranet du site

Pour déposer gratuitement vos offres d'emploi ou bien les consulter

L'annuaire BlogAsso : 260 sites internet sélectionnés

Présentation de toutes les subventions allouées par l'Etat aux associations

Please enable / Bitte aktiviere JavaScript!
Veuillez activer / Por favor activa el Javascript! [ ? ]