05-09-2016  SOCIETE LIBRE

Que votre aveuglement produit leur cécité

L'endroit sent l'humidité et la terre mouillée. Dans les arbres, un vent tenace lance ses griffes acérées sur les lourdes feuilles des tilleuls centenaires. Sur le mur, comme à regret, des visages émaciés apparaissent dans le masque étonné de la mort trop tôt reçue. La mousse juteuse baigne déjà les pieds d'une mater dolorosa toute de pierre vêtue. Le bouquet est si petit... Tâche rouge pâle, telle une goutte de sang, il irrigue en cascades le silence pesant d'une mémoire perdue. Je parlais un peu de Paris.

Fantômes de pierre, trépassés dépassés, morts transfigurés sous l'habile ciseau de Paul Moreau–Vauthier. Je dépose Wounded Knee (1) à offrir en partage à votre mur des Fédérés (2). Mais vous aviez Hugo pour garder à vos morts un pied dans le présent. Les nôtres n'ont pas eu cette chance...

Mais surtout c'est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C'est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l'égaré, le faible, et cette foule
Qui, n'ayant jamais eu de point d'appui, s'écroule
Et tombe folle au fond des noirs événements ;
Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c'était à vous de les conduire
,

Il est revenu en France en septembre 1870, après la chute de Napoléon le petit. Hugo, votre Hugo dont vous pouvez sans rougir épeler le nom sans insulter l'Histoire : Victor Hugo.

Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte (3);
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l'instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n'ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne là-haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tâtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misère, âpre roue, étourdit Ixion.
Et c'est pourquoi j'ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumière.

Et que faire d'autre pour lui, en pleine débâcle, que de prendre fait et cause pour sa Capitale assiégée par les Prussiens. Et dans l'horreur de la faim, de la mort et l'égoïsme de la survie, se tisseront les liens de l'insurrection parisienne qui, dès la signature de l'armistice le 26 janvier 1871, gonflera dans les coeurs comme lève le pain.

Rendez-moi mon foyer, mon champ, mon industrie,
Ma femme, mes enfants ! rendez-moi la clarté !
Qu'ai-je donc fait pour être ainsi précipité
Dans la tempête infâme et dans l'écume amère,
Et pour n'avoir plus droit à la France ma mère !
Quoi ! lorsqu'il s'agirait de sonder, ô vainqueurs,
L'obscur puits social béant au fond des cœurs,
D'étudier le mal, de trouver le remède,
De chercher quelque part le levier d'Archimède,
Lorsqu'il faudrait forger la clef des temps nouveaux ;
Après tant de combats, après tant de travaux,
Et tant de fiers essais et tant d'efforts célèbres,
Quoi ! pour solution, faire dans les ténèbres,
Nous, guides et docteurs, nous les frères aînés,
Naufrager un chaos d'hommes infortunés !

Le 18 mars 1871, se référant à la Première République et au Gouvernement révolutionnaire de la Commune de 1792, les barricades se lèvent et trouvent un écho dans les âmes meurtries sondées par le poète.

Le droit meurt, l'espoir tombe, et la prudence est folle.
Il ne sera pas dit que pas une parole
N'a, devant cette éclipse affreuse, protesté.
Je suis le compagnon de la calamité.
Je veux être, - je prends cette part, la meilleure, -
Celui qui n'a jamais fait le mal, et qui pleure ;
L'homme des accablés et des abandonnés.
Volontairement j'entre en votre enfer, damnés.
Vos chefs vous égaraient, je l'ai dit à l'histoire ;
Certes, je n'aurais pas été de la victoire,
Mais je suis de la chute ; et je viens, grave et seul,
Non vers votre drapeau, mais vers votre linceul.
Je m'ouvre votre tombe.

Du 21 au 28 mai 1871, la semaine sanglante est l'épisode final de la Commune de Paris. En 8 jours, plus de 20 000 morts, 43 522 arrestations dont 4 586 seront déportés en Nouvelle-Calédonie.

Être des hommes froids qui jamais ne s'émoussent,
Qui n'attendrissent point leur justice, et qui poussent
L'impartialité jusqu'à tout châtier !
Pour le guérir, couper le membre tout entier !
Quoi ! pour expédient prendre la mer profonde !
Au lieu d'être ceux-là par qui l'ordre se fonde,
Jeter au gouffre en tas les faits, les questions,
Les deuils que nous pleurions et que nous attestions,
La vérité, l'erreur, les hommes téméraires,
Les femmes qui suivaient leurs maris ou leurs frères,
L'enfant qui remua follement le pavé,
Et faire signe aux vents, et croire tout sauvé
Parce que sur nos maux, nos pleurs, nos inclémences,
On a fait travailler ces balayeurs immenses !

Poings montrés qui jadis chassiez Rousseau de Bienne,
Cris plus noirs que les vents de l'ombre libyenne,
Plus vils que le fouet sombre aux lanières de cuir,
Qui forciez le cercueil de Molière à s'enfuir,
Ironie idiote, anathèmes farouches,
Ô reste de salive encor blanchâtre aux bouches
Qui crachèrent au front du pâle Jésus-Christ,
Pierre éternellement jetée à tout proscrit,
Acharnez-vous ! Soyez les bien venus, outrages.
C'est pour vous obtenir, injures, fureurs, rages,
Que nous, les combattants du peuple, nous souffrons,
La gloire la plus haute étant faite d'affronts
.

Et dans votre Paris d'amour, où chaque rue transpire un bonheur familier, ils ont osé, sur le Montmartre, ériger en punition divine ce bubon horrible "de l'adoration eucharistique et de la miséricorde divine". Et je pleure à genoux, devant ce blanc immaculé qui transpire des pieds le sang déniaisé des espoirs ouvriers.
Texte de "Mononcledamérique" - Traduit de l'américain par Lettrasso

En savoir plus
Le poème présenté par "Mononcledamérique" provient du recueil de Victor Hugo : "L'Année terrible", son titre : "A ceux qu'on foule aux pieds".

(1) Le massacre de "Wounded Knee" est une opération militaire qui s'est déroulée le 29 décembre 1890 dans le Dakota du Sud, aux États-Unis. Entre 150 et 300 Amérindiens de la tribu Lakota Miniconjou (dont plusieurs dizaines de femmes et des enfants) ont été tués par l'armée des États-Unis. La tuerie a commencé juste après le désarmement des indiens.

(2) Le "mur des Fédérés" est une sculpture de Paul Moreau–Vauthier (1871-1936), fils du communard Edmé Augustin Jean Moreau-Vauthier (1831-1893) qui fut membre de la Commission fédérale des artistes sous la Commune. L'œuvre représentant un mur a été réalisée avec des pierres récupérées sur le véritable lieu du martyr et sur lesquelles nous voyons encore des impacts de balles. Le monument est situé dans le square Samuel-de-Champlain, avenue Gambetta 75020 Paris. Le véritable "mur des Fédérés" est, quant à lui, situé dans l'avenue circulaire du cimetière du Père-Lachaise. Il supporte une simple plaque : "Aux morts de la Commune – 21 -28 mai 1871".

(3) Thierry Jonquet, auteur de romans noirs mêlant faits divers et satire politique et sociale, a choisi l'un des vers de la première strophe "Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte" pour le titre de son roman paru aux éditions du Seuil en 2006.

MonOncledAmérique a également signé, pour Lettrasso, les articles ci-dessous :
Avec mon brin de muguet, j'avais l'air d'un con ma mère

Voyage d'un américain en France

Un amerloque se disloque

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