C'est vous qui avez fait ça ?

08-08-2017 SOCIETE LIBRE
C'est vous qui avez fait ça ? La question sonne comme une gifle. L'oreille en bourdonne presque. Les regards se croisent sans ciller. La tension entre les deux hommes est aussi chargée que la barque du Styx un soir de massacre. "C'est vous qui avez fait ça ?" Les mots sont détachés les uns des autres, en totale autonomie, chacun pour soi, avec un mouvement de tête sur le "ça". La réponse tombe presque laconique : "Non, c'est vous !"

Nous sommes en juin 1937, lors de l'exposition universelle de Paris. L'homme qui a posé la question se nomme Otto Abetz. Il est l'ambassadeur de Hitler à Paris. La réponse est d'un espagnol à l'accent rocailleux : Picasso. L'oeuvre incriminée porte le nom d'une petite ville du pays basque espagnol : "Guernica."

Le 26 avril 1937 est un lundi. C'est jour de marché. Les rues de la ville sont noires de monde. Les gens sont venus de toute la région. Il y a de la gaieté dans l'air malgré la guerre civile qui secoue le pays. Tout le monde connait tout le monde. Les enfants jouent avec des cerceaux en bois peint, les vielles parlent de la famille et les vieux de prouesses anciennes.

Il est 16h30 lorsque les visages se tournent vers le ciel d'où proviennent des bruits inquiétants. La plupart des habitants n'ont jamais vu d'avions. Alors en voir autant à la fois fascine. Mais où vont-ils ces gros insectes noirs, il n'y a rien d'important par ici. Les mères récupèrent leurs petits, les pères leurs bêtes et les vieux suivent sans trop réfléchir...

Trois heures et quinze minutes plus tard, la ville est entièrement rasée par 50 tonnes de bombes et 3000 engins incendiaires largués par les avions de la légion Condor, à la manière d'une grande répétition générale nazi.

1654 morts et plus de 800 blessés amassés, désarticulés, démembrés, comme arrachés à eux-mêmes. Ici une poupée de porcelaine à l'oeil cassé, là un cerceau planté droit sur un tonneau, une mère et son bébé empalés sur un portail... Guernica n'est plus.

Picasso peint son tableau en un mois, à l'huile, sur une toile de sept mètres sur trois mètres cinquante en trois couleurs : blanc, gris, noir, avec quelques touches de jaune sépia, tel un vieux cliché perdu. Tout est horreur, souffrance, cris, vacarme, larmes. On entend les hurlements qui s'échappent de la toile. Le cheval hennit, ses sabots frappent le sol sous les craquements sinistres de la maison en feu. Tout au fond, comme à regret d'être là, une colombe de la paix soulève une aile brisée.

Une fleur délicate pousse pourtant sur la lame brisée d'un soldat. Perdue dans cet enfouissement confus, elle souligne l'espoir encore lointain d'une fin de nuit monstrueuse. Les démocraties n'ont pas arrêté le bras de Hitler après Guernica. Il y aura encore les Accords de Munich en 1938 qui inspireront à Churchill cette phrase lapidaire : "Vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, vous aurez la guerre."

En 1938 Paul Eluard, ami de Picasso, écrivit "La victoire de Guernica" (1): "Parias, la mort la terre et la hideur de nos ennemis ont la couleur monotone de notre nuit. Nous en aurons raison." C'est vous qui avez fait ça ? Non, c'est vous !

En savoir plus
(1) La victoire de Guernica fait partie du recueil "Cours naturel" paru en 1938 et dédié à sa femme Nusch, il comprend 35 poèmes dont La Victoire de Guernica.



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