L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui regarde le doigt

15-10-2019 SOCIETE LIBRE
Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt. Ce proverbe chinois illustre à merveille mon propos du jour. Comment ne pas voir, à défaut de bien comprendre, que l'information qui nous arrive par vagues émotionnelles successives et incessantes, ne sert plus à nous informer mais à nous détourner. Alors que la lune nous parle, on nous montre le doigt. Et d'informés que nous pensions être, désorientés nous voici.

Traitons des faits, rien que des faits pour tenter de comprendre combien les médias ont aujourd'hui changé à la fois de nature et de conscience.

Camus qui n'était pas tendre avec la presse, dont il fut pourtant un membre éminent, nous laisse de nombreux aphorismes sur elle qui illustreront parfaitement mon propos. "Un journal libre se mesure autant à ce qu'il dit qu'à ce qu'il ne dit pas."

Lors de l'incendie de l'usine chimique Lubrizol à Rouen, 4 252,047 tonnes de produits ont également brûlé chez Normandie Logistique, l'usine voisine, dont 1 691 tonnes de produits Lubrizol. A ce tonnage, il faut ajouter les 5 253 tonnes de produits chimiques partis en fumée sur le site de Lubrizol lui-même. Ce qui porte à 9 505 tonnes, la quantité totale de produits brûlés lors du spectaculaire incendie du 26 septembre.

Cette catastrophe écologique de première importance méritait une couverture médiatique à la hauteur des risques encourus par les habitants. L'ancien président Chirac meurt le même jour. Que la presse s'empare du sujet, rien de plus normal. On peut même estimer qu'une journée entière pouvait lui être consacrée sur les médias. Mais 5 jours ?

Sans compter la retransmission de la cérémonie aux invalides dont on peut aisément penser que son rôle n'était pas anodin. Pourquoi un tel rabâchage, un aussi insidieux radotage qui ne nous aura rien épargné (sauf le manque de colonne vertébrale d'un animal politique qui était plus animal que politique). Pourquoi cacher le carnage rouennais derrière le paravent Chirac ?

En réponse, Camus encore lui, nous vient en aide avec cette approche simple et indiscutable : "Informer bien au lieu d'informer vite, préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique et, en toutes choses, ne pas admettre que la politique l'emporte sur la morale ni que celle-ci tombe dans le moralisme." De nombreux ministres se sont rendus (très) rapidement à Rouen pour rassurer une population déboussolée par l'ampleur de la catastrophe et le manque d'informations officielles sur les risques encourus.

Ce cafouillage (le mot est faible) dans le traitement d'une situation hors du commun, a montré une fois de plus, l'incompétence et la responsabilité d'un préfet qui a pu, grâce à la loi ESSOC et un décret, faire augmenter la quantité de produits dangereux dans l'usine Lubrizol sans aucun contrôle et dont on découvre sidéré, qu'il ignore même quels produits ont brûlé. A quoi on peut ajouter le mépris de ministres incapables d'une parole juste, d'une compassion indispensable, d'une empathie qui ne soit pas de façade.

Pour sauver la macronie dans ses (basses) oeuvres, tous les médias ont accepté de faire diversion. Alors que Rouen souffrait, on nous a montré le doigt Chirac. "Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu'un esprit un peu propre accepte d'être malhonnête." Camus pouvait-il imaginer le degré de saleté de certains esprits ? Comment un gouvernement peut-il laisser plus de 490 000 personnes (métropole rouennaise) dans l'angoisse totale et dans un abandon absolu ? Comment les journalistes ont-ils pu accepter de se prêter à ce jeu aussi cynique que macabre ?

Camus toujours et encore qui jamais n'abdiqua une conscience héritée des Lumières : "Une société qui supporte d'être distraite par une presse déshonorée et par un millier d'amuseurs cyniques court à l'esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation." Oh combien ces mots sont justes de la part d'un homme qui ne connaissait pourtant ni BFMTV, ni CNEWS, ni LCI, ni FRANCE INFO, ni tout le reste.

Le 3 octobre, un massacre est perpétré à la préfecture de police de Paris. 4 morts égorgés et l'assassin tué dans la cour par un policier stagiaire. De nouveau l'incompétence s'emballe. Le ministre de l'intérieur connu pour être l'homme qui ment plus vite que son ombre s'empresse de préciser que l'assaillant n'avait : "jamais présenté de difficulté comportementale ni le moindre signe d'alerte."

Difficile de croire qu'au moment où il s'exprime devant la presse, il n'est pas déjà informé par ses services, d'autant plus que ceux-ci ont fait fuiter l'info à un journaliste, Clément Weill-Raynal du groupe France Télévisions. Ce dernier déclarera, à peine quelques heures après l'attentat que "l'hypothèse d'un acte motivé par l'islam radical ne peut plus être écarté." Il sera convoqué par sa hiérarchie et menacé de sanctions pour avoir dit la vérité.

Lorsque le mensonge politique est révélé, le ministre est sommé par l'opposition et une majorité de français (71%) de démissionner. La pression médiatique s'accélère alors et les jours de M. Castaner au ministère semblent comptés. Nous sommes alors le 11 octobre et pour beaucoup, la démission du ministre devrait intervenir pendant le weekend. Vendredi soir, 20h44, le site du journal Le Parisien annonce, avec un bandeau "Exclusif", que Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté à l'aéroport international de Glasgow en Ecosse.

Pour annoncer cela, les journalistes indiquent aux confrères avoir croisé l'information auprès de cinq sources distinctes proches du dossier (des policiers) et fiables et bénéficié de la validation de l'identification par la police écossaise. Une info en béton cautionnée par l'Agence France Presse moins de 30 minutes plus tard. Et l'emballement est total. D'émissions spéciales en envoyés spéciaux, tous les médias sans exception, véhiculent une information dont on sait aujourd'hui qu'elle était totalement fausse. Plusieurs jours de battages autour d'un fait inexistant. Là encore, ce n'est pas la lune qui est importante, mais le doigt.

"Une presse n'est pas vraie parce qu'elle est révolutionnaire. Elle n'est révolutionnaire que parce qu'elle est vraie." Camus. Après que la poussière de "l'affaire" Xavier Dupont de Ligonnès soit retombée, que les esprits échauffés soient refroidis, que notre attention détournée soit rétablie, nous découvrons ébahis que le sieur Castaner est toujours en place et que plus personne n'évoque sa possible démission. Existe-t-il un lien de cause à effet entre une fake-news et la rémission du ministre ? Sans doute le saurons-nous un jour.

Le temps des marronniers journalistiques a bien changé.
Jusqu'à l'arrivée tonitruante des chaînes d'information en continu, le marronnier journalistique était aussi bien la première rentrée des classes en maternelle, la première baignade, la première neige, les embouteillages du mois d'août, le salaire des cadres, les francs-maçons, comment perdre 3 kg avant l'été, etc. Aujourd'hui, il ne s'agit pas de remplir une actualité un peu vide, mais de détourner l'attention en jouant avec des sujets clivant. Et c'est ainsi que lorsque le sot regarde le "voile islamique", le gouvernement vend les "bijoux de famille" aux amis.

"La liberté de la presse n'est qu'un des visages de la liberté tout court et l'on comprendra notre obstination à la défendre si l'on veut bien admettre qu'il n'y a point d'autre façon de continuer à vivre debout."
Camus

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Un manifeste inédit d'Albert Camus sur la liberté de la presse



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