Les larmes de la vigne ou ce que peut l'histoire

29-08-2016 SOCIETE LIBRE
Quel est le comble de la civilisation ? Echanger des recettes de cuisine dans un camp de concentration. Quel est le comble du savoir ? Ouvrir une école gratuite et bénéficiant du savoir des meilleurs professeurs. Et cet établissement existe, il s'agit du Collège de France. Il dispense des cours non diplômants de haut niveau dans des disciplines scientifiques, littéraires et artistiques. L'enseignement est ouvert à tous et sans inscription.

Devenir professeur au Collège de France est considéré comme l'une des plus hautes distinctions dans l'enseignement supérieur français. Prononcée solennellement par chaque nouveau professeur, la Leçon inaugurale est à la fois la description de l'état d'une discipline et la présentation d'un programme de recherche.

Le jeudi 17 décembre 2015, Patrick Boucheron, universitaire, écrivain, historien et éditeur français, donnait sa Leçon inaugurale en tant que professeur au Collège de France pour une chaire intitulée "Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIII ‑ XVI siècles)". Reprenant à son compte les mots de Foucault dans le même exercice, Patrick Boucheron a placé sa Leçon sous le signe de l'humilité : "Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible".

Nous nous permettons de vous donner ici des extraits d'un texte qui fait du bien aux pauvres citoyens ballottés que nous sommes devenus.

Nous avons besoin d'histoire car il nous faut du repos.
Il y a un mois, je suis retourné place de la République. Comme tant d'autres, avec tant d'autres, incrédules et tristes. Le soleil de novembre jetait une clarté presque insolente, scandaleuse dans sa souveraine indifférence à la peine des hommes.

Depuis janvier 2015, comme une houle battant la falaise, le temps passait sur le socle de pierres blanches qui fait un piédestal à la statue de Marianne.

Le temps passait, les nuits et les jours, la pluie, le vent, qui délavaient les dessins d'enfants, éparpillaient les objets, effaçaient les slogans, estompant leur colère.

Et l'on se disait : c'est cela, un monument, qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile ; ce n'est que cela, une ville, cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars ; c'est tout cela, l'histoire, pourvu qu'elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements. [...]

Nous sommes dans l'âge adulte, et par conséquent fatigués du prophétisme. Que peut l'histoire aujourd'hui ? Que doit-elle tenter pour persister et rester fidèle à elle-même ? [...] Entendez à la fois ce qui lui est possible et ce qu'elle est en puissance. [...]

Où donc est le danger ? Telle est la seule question qui vaille aujourd'hui, tant elle appelle une réponse qui risque de nous surprendre, de nous heurter, de nous déplaire. Car les grands périls sont en même temps ceux qui s'annoncent bruyamment par eux-mêmes et ceux, plus inaperçus, que l'on risque de précipiter en voulant les prévenir. [...]

D'un côté, l'effroi devant la prolifération incontrôlée des écrits, l'amas des livres inutiles, le désordre du discours. D'un autre, la peur de la perte, du manque, de l'oubli. Nous sommes au cœur de la tourmente, car qui ne voit aujourd'hui qu'elle prend deux formes également assourdissantes : celle des bavardages incessants et celle du grand silence apeuré ? [...]

Nous ne pourrons les affronter que par une conjuration de patience, de travail, d'amitié, d'invention, de courage – bref, une conjuration d'intelligences qui trouve sa forme dans l'ordre des livres dont je veux défendre la cause. Lire, c'est s'exercer à la gratitude. [...]

Qui ne voit aujourd'hui combien sont sinistres les idéologies de la séparation ? Qui ne saisit désormais les effets désastreux d'une vision religieuse du monde où chacun est assigné à une identité définie par essence ?

Je sais que les effets du pouvoir symbolique sont tout sauf symboliques : ils consistent dans la mise en partage d'un monde de pensées, de valeurs, d'images et d'intentions que l'on peut appeler "imaginaire", mais qui accède à une existence concrète dès lors qu'il devient socialement tangible. [...]

Tout pouvoir est pouvoir de mise en récit. Cela ne signifie pas seulement qu'il se donne à aimer et à comprendre par des fictions juridiques, des fables ou des intrigues ; cela veut dire plus profondément qu'il ne devient pleinement efficient qu'à partir du moment où il sait réorienter les récits de vie de ceux qu'il dirige. Mais dans le même temps, il expose de manière intelligible ce qui, en nous traversant de tant de contraintes, peut aussi nous libérer des déterminations. [...]

Ce que peut l'histoire, c'est aussi de faire droit aux futurs non advenus, à leurs potentialités inabouties. [...]

Dépayser l'Europe... Celle-ci n'a cessé de décrire le monde en faisant l'inventaire de ce qui lui manque. Mais quel est le manque de l'Europe dans un monde d'empires ? Où se trouve le cours aberrant de son devenir ? En inversant la charge de la familiarité et de l'étrangeté, on contribue à désorienter les certitudes les plus innocemment inaperçues. [...]

Nous sommes dans cette histoire comme les missionnaires et les explorateurs du temps de Saint Louis, partis si loin dans leur connaissance de l'Est qu'ils font de leurs récits de voyages des carnets de déroute.

Suivant la plus forte pente de l'imaginaire européen, celle de tous les romans d'Alexandre, ils marchaient héroïquement vers leur curiosité, renonçant à cet art de ne jamais se laisser surprendre qui caractérise aussi l'esprit du voyage. Car, comme l'a enseigné Gilbert Dagron, à la mémoire duquel je veux rendre hommage, l'Orient est toujours une direction, tandis que l'Occident est une butée. [...]

Cette fascination de la fatalité porte en elle le risque d'une détestation de soi infestée de rancœur. L'effroi de la pensée des modernes vient de là. Hamlet, le prince des derniers jours, roi d'un Moyen-âge attardé aux bords de l'extrême Occident, obsédé par ce temps si mal en point qu'il est sorti de ses gonds, finit par s'exclamer : "J'aimais Ophélie". Mais c'est devant la tombe de l'aimée. [...]

Yves Bonnefoy l'a dit : le "trop tard" d'Hamlet est le "trop tard" de l'Occident. Il y a toujours un pléonasme un peu comique à parler du déclin de l'Occident puisque son nom ne recouvre rien d'autre que les "pays de la nuit qui vient". [...]

Nous avons besoin d'histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d'une conscience. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s'y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s'affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l'expérience et méprise l'enfance. "Étonner la catastrophe", disait Victor Hugo ou, avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture. [...]

Car la fin de l'histoire, on le sait bien, a fait long feu. Aussi devons-nous du même élan revendiquer une histoire sans fin – parce que toujours ouverte à ce qui la déborde et la transporte – et sans finalités. Une histoire que l'on pourrait traverser de part en part, librement, gaiement, visiter en tous ses lieux possibles, désirer, comme un corps offert aux caresses, pour ainsi, oui, demeurer en mouvement. [...]

Je me souviens pourquoi j'ai choisi d'enseigner l'histoire : parce que j'avais d'un coup compris que c'était prodigieusement amusant.

Je me souviens combien il me fut en revanche long et difficile de comprendre qu'elle pouvait aussi se déployer comme un art de la pensée.

Je me souviens de la solitude, et de la manière de lui fausser compagnie, du désir de s'assembler et de se disperser.

Je me souviens qu'il y a des temps heureux où la mer Méditerranée se traverse de part en part, et d'autres, plus sombres, où elle se transforme en tombeau.

Et alors, à se tenir face à la mer, on ne voit plus la même chose. "Tenter, braver, persister" : nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise, à une histoire où plus rien ne peut survenir à l'horizon, sinon la menace de la continuation ? Ce qui surviendra, nul ne le sait. Mais chacun comprend qu'il faudra, pour le percevoir et l'accueillir, être calme, divers et exagérément libre.

Les larmes de la vigne
Les larmes ou pleures de la vigne, c'est de la sève, qui monte à partir d'une température moyenne de 8°C au printemps, quand on taille le bois de l'année précédente. Il s'agit du comportement normal du végétal, qui permet aux souches d'assainir et cicatriser les plaies de coupe. C'est toujours un signe de nouveau départ.

En savoir plus
Ce que peut l'histoire : La Leçon inaugurale de Patrick Boucheron prononcée le jeudi 17 décembre 2015

Qui est Patrick Boucheron ?

Le Collège de France

"Ce que peut l'histoire" : Leçon inaugurale de Patrick Boucheron au Collège de France enregistrée par France Culture



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