24-05-2016  SOCIETE LIBRE

Avec mon brin de muguet, j'avais l'air d'un con ma mère

Le 1er mai 2016, un journaliste américain a parcouru les rues de Paris au sein de la manifestation contre la loi travail. Son récit est intéressant à plus d'un titre. C'est tout d'abord un autre point de vue, mais c'est surtout une vision assez juste de ce qui motive la grande majorité des manifestants. Il nous l'a confié pour publication en assurant nous même la traduction. C'est chose faite. Bonne lecture du récit tout frais de "Mononcledamérique".

Le mois de mai est le mois du muguet. Cette Convallaria majalis est une herbacée vivace qui, selon la légende, fut créée par Apollon, dieu du mont Parnasse, pour en tapisser le sol, afin que ses neuf muses ne s'abîment pas les pieds. Une autre légende murmure même que ce sont les larmes versées par la Vierge Marie au pied de la croix qui auraient donné naissance aux fleurs de muguet en forme de clochettes blanches.

Mais, des Romains aux "barbares" nordiques, le muguet a toujours symbolisé l'arrivée du printemps avec son corollaire de fêtes et de célébrations tourbillonnantes.

C'est Pétain qui lui donnera, le 24 avril 1941, ses lettres de noblesse en l'imposant comme la fleur symbolisant la "fête du Travail et de la Concorde sociale" qu'il fixa au 1er mai, en remplacement de l'églantine rouge que le Front Populaire avait essayé d'imposer pour sa "Fête des travailleurs". Politiquement, ce n'est pas la même chose que de célébrer la "fête du Travail" plutôt que celle des Travailleurs. Travailleurs, cela fait peuple, alors que le travail concerne toutes les classes sociales...

La coutume veut que, du 1er au 31 mai, offrir un brin de muguet est une preuve d'amour. Et c'est ainsi qu'à partir du 1er mai, fleurissent dans les rues des vendeurs à la sauvette et des acheteurs heureux du plaisir réel qu'ils feront pour un prix tout à fait abordable...

Avec mon côté loup solitaire, je n'avais cette année personne à qui offrir mon petit muguet. Mais la coutume se devait d'être respectée et je me suis délesté d'une pièce de 2 euros en échange d'un brin dont l'état oscillait entre le manque d'eau et le manque de nature. Les clochettes étaient déjà de ce jaune pisseux qui laisse augurer une fin prochaine, il fallait faire vite.

Nous étions le 1er mai, le temps sur Paris éparpillait ses nuages, obligeant le soleil à trouver des interstices favorables dans le couvercle ouaté de la marmite parisienne. Et la marmite bouillait... La place de la République était, de visu, noire de monde ou très clairsemée selon la police. Naturellement, tous les manifestants étaient là pour dire leur désaccord avec la loi El Khomri, dite "loi travail" dont c'était visiblement la fête...

A force de déguiser sous le mot réforme, ce qui s'avère être à chaque fois un recul de ses acquis sociaux, le français est devenu méfiant. Il se tapit au fond de son trou et impossible de l'en faire sortir. Mais, visiblement, cette fois-ci la ficelle était tellement grosse que notre français quitta sa tanière pour exprimer, avec toute la gouaille dont il est capable, son opposition à ce qu'il estime être une arnaque.

A ce stade de l'histoire, je dois vous avouer ami lecteur que je suis un étranger. Un bon étranger avec papier et profession et de la bonne couleur cela va sans dire. Je suis un ricain comme vous dites. Et c'est bien le paradoxe de ma présence dans le cortège de ma première manifestation parisienne.

En effet, j'ai lu le projet de "loi travail" et j'avoue mon étonnement face à cette colère de la rue contre un texte qui, s'il était appliqué dans mon pays, serait une avancée sociale extraordinaire. Oui je sais, aux USA, nous partons de bien bas.

Cette didascalie mise à part, poursuivons le récit. J'ai un muguet à offrir moi. J'ai enfoncé mon bonnet noir et mon bouquet à la main, j'ai suivi le flux des manifestants. Nous sommes arrivés non loin de la place de la Nation. J'aime cela en France, le fait que vos places soient à ce point le récit de l'Histoire en marche. Bastille, République, Nation, Charles de Gaulle, Hôtel-de-Ville, Vendôme, Vosges, Concorde... heu non pas Concorde, "l'union des coeurs et des volontés" comme dit votre Larousse n'est pas le point fort de votre beau pays. Et puis, vous y avez raccourci votre dernier roi le 21 janvier 1793. Place de la Concorde... quels farceurs ces français.

A force de discuter avec les uns et les autres dans le cortège, j'en arrive à une étrange conclusion.

L'impression diffuse que les gens ne sont pas là pour lutter contre ce projet de loi, mais à cause de ceux qui le soutiennent. Tout le noeud de l'incompréhension se situe là. Je sens, dans les propos qui me sont tenus, que ce qui ne passe pas n'est pas l'adaptation bonne ou mauvaise de votre droit du travail aux réalités du marché comme dirait notre Obama, mais le fait que ce droit ne sera pas le même pour tous.

Vous voulez bien faire des efforts, mais avec la conscience absolue que tout le monde en fera autant. Or, à partir du moment où certains de vos concitoyens, et non des moindres, puisque du patronat à toute la classe politico-médiatique, ils sont tous pour le texte, vous sentez bien qu'il y a une entourloupe et que ceux qui devront s'adapter seront encore une fois les dindons de la farce.

Et ce dimanche 1er mai, une manifestation de dindons avançait vers la Bastille... Amis français, je ne peux que m'incliner devant votre sens de la justice et celui non moins aiguisé de l'injustice.

Voyez-vous, dans notre pays étoilé, nous allons sans doute élire un homme qui fera passer votre Marine pour une petite gauchiste mal dégrossie et son père pour un VRP breton.

Alors, perdu au milieu de cette foule bigarrée et rieuse, dont les bons mots fusent aussi vite que les pavés, je me suis dit que vous étiez certes un drôle de peuple ingouvernable, mais sacrément gonflé de vouloir continuer, vaille que vaille, à ramer à contre courant du nivellement mondialisé. Il y a, dans ce refus de plier, ce je ne sais quoi que le monde entier vous envie.

Nous avons l'action et vous avez la classe. Nous avons inventé Facebook, vous avez inventé la littérature. Nous avons inventé l'instantané, vous avez inventé la photographie. Nous sommes les rois du film d'action, vous avez inventé le cinéma. Entre nos deux peuples, il y a une différence non pas d'échelle, mais de niveau. Et ce depuis toujours. Ce qui nous met en rage souvent, il faut bien le reconnaître.

En me retournant, j'ai vu des jolies filles rire aux éclats à la tête des CRS, des voitures coincées, des passants outrés, des vélos rigolards, des bus bondés et des terrasses remplies. Tout un pays s'acharner à n'être semblable à aucun autre. J'ai jeté mon brin de muguet que je ne pouvais plus offrir tant sa mine dépitée faisait pitié et je me suis dirigé vers le premier métro en criant "Vive la France" avec mon horrible accent de ricain à la fois jaloux et admiratif. Un vieil arabe que vous appelez "Chibani" s'est approché de moi et m'a serré dans ses bras. Il pleurait le bougre...
Texte de "Mononcledamérique" - Traduit de l'américain par Lettrasso

MonOncledAmérique a également signé, pour Lettrasso, les articles ci-dessous :
Voyage d'un américain en France

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Que votre aveuglement produit leur cécité

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