Pourquoi - petit à petit - la solidarité remplace-t-elle la fraternité ?

13-05-2019 SOCIETE LIBRE
Pourquoi - petit à petit - la solidarité remplace-t-elle la fraternité ? La question mérite d'être posée. La fraternité n'est-elle pas l'une des trois composantes de la devise de la République française : "Liberté, Egalité, Fraternité" ? Que serait notre devise si elle devenait "Liberté, Egalité, Solidarité" ? Aurait-elle encore tout à fait le même sens ? Et pourtant, depuis environ 25 ans, le mot solidarité s'est imposé dans la société française.

Les associations s'en sont emparées sans trop réfléchir à son implication et surtout à son sens politique réel.

Et pourtant, ce glissement sémantique n'est pas le fruit du hasard. Il correspond bien à l'individualisation forcée d'une société et à la perte d'une valeur essentielle : la fraternité. Cette valeur qui, en France tout au moins, est donc une revendication publique de justice qui implique une juste répartition des richesses pour ne laisser personne au bord de la route.

C'est un concept révolutionnaire dans le sens de sursaut, de défense, de survie. Elle désigne le lien existant entre les citoyens d'un même pays, entre ceux qui partagent un même idéal ou qui ont combattu ou combattent pour une même cause. La solidarité n'est qu'une composante de la Fraternité, un aspect tout au plus.

Dans son acception la plus naturelle, la plus étendue, la solidarité a une connotation volontiers compassionnelle et de ce fait, une approche "segmentée" du lien social. La solidarité est une expression libre de la vie avec l'autre. Je donne quand je veux et à qui je veux.

Un citoyen solidaire peut donc être à la fois généreux et avare. Généreux par le don (1) qu'il accorde à une cause qu'il estime juste, avare dans le paiement de ses impôts (2) qui sont pourtant la base essentielle d'une fraternité sociale.

L'article 1 de la Déclaration universelle des Droits de l'homme précise :
"Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

Le mot solidarité n'existait-il pas le 10 décembre 1948 lorsque les 58 États Membres, qui constituaient alors l'Assemblée générale des Nations Unies, ont adopté la Déclaration universelle des droits de l'homme à Paris ? Pourquoi les auteurs ont-ils utilisé le mot fraternité plutôt que le mot solidarité ?

La réponse est contenue dans l'article 22 de la même Déclaration.
"Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l'effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l'organisation et des ressources de chaque pays."

Le mot fraternité a donc bien une connotation politique et économique et son utilisation dans le cadre d'un Etat moderne comme le nôtre, procède bien de l'idée d'une redistribution des richesses, d'une plus juste répartition pour le plus grand bien de tous. Et pourtant, les associations, moteur évident du lien social, ont choisi le mot solidarité pour sigle : ESS pour Economie Sociale et Solidaire. Pourquoi ?

Prenons un exemple concret : Les Restos du Coeur.
Lorsque Coluche lance l'idée en 1986, c'est dans un but précis. Depuis 1984, le gouvernement socialiste de l'époque a pris le tournant de la rigueur. En deux ans, sous l'impulsion d'une politique dite de réduction des déficits, l'Etat s'est désengagé financièrement de l'idée même de justice sociale. Les premiers SDF font leur apparition, les rues se couvrent de cartons et de malheureux.

Coluche souhaite alors leur venir en aide et répondre à l'urgence. Les Restos du Coeur devaient tenir deux ans, cela fait 34 ans que cela dure.

La solidarité appliquée aux associations ne fait donc pas disparaître la raison même de son existence puisqu'elle ne revendique rien d'autre que le fait d'aider un secteur précis sans aucune approche politique globale. Répondre à l'urgence, c'est très bien. Mais revenir aux fondamentaux du rôle de l'Etat, c'est mieux.

L'évolution des paroles de la chanson des "enfoirés" nous en dit plus qu'un long discours :
1986 Moi je file un rancard à ceux qui n'ont plus rien, sans idéologie, discours ou baratin, on vous promettra pas les toujours du grand soir, mais juste pour l'hiver, à manger et à boire.
2010 Chaque année plus de gens secourus, mais chaque année plus encore à la rue, parfois je m'demande à quoi ça sert, espèce d'enfoiré, chante et espère...

Comme le dit très bien l'une des associations utilisatrices de notre Intranet : "Au delà de l'objectif de l'asso, il faut se demander pourquoi elle existe. Elle existe parce que le système actuel laisse beaucoup de gens au bord de la route. Donc si on ne combat pas le système, on remplit un panier percé."

L'utilisation du mot solidarité n'est donc pas le fruit du hasard, mais bien celui d'une politique. Le retrait de l'Etat de son rôle de régulateur de l'injustice sociale et l'arrivée tonitruante du marché comme seul "gestionnaire" des inégalités sont bien les deux faces d'une même pièce qui peut poursuivre tranquillement sa dérégulation puisque la solidarité est là pour palier à certains manques "sélectionnés".

La solidarité est un refus de la misère par l'aide financière segmentée, individualisée et surtout défiscalisée (essayez de retirer cet avantage à un donateur et vous verrez...). La fraternité est une approche globale de l'action publique par une redistribution équitable de la richesse par l'impôt avec le concours des élus. Le choix est aujourd'hui, visiblement fait en faveur de la première.

En savoir plus
(1) Généreux par le don : curieuse générosité qui consiste à demander un retour en échange par la défiscalisation. Une défiscalisation qui a coûté presque 2 milliards d'euros à l'Etat pour la seule année 2017. Un riche donateur fait donc un don à une cause avec une partie de nos impôts.

> Dons à des organismes d'intérêt général ou reconnu d'utilité publique
Les dons ouvrent droit à une réduction d'impôt sur le revenu égale à 66 % du montant versé dans la limite de 20 % du revenu imposable. Un don de 50 euros ouvre par exemple droit à une réduction d'impôt de 33 euros, un don de 100 euros à une réduction de 66 euros, etc.
> Dons à des organismes d'aide aux personnes en difficulté
La réduction d'impôt est de 75 % des versements retenus dans la limite de 537 euros. La fraction au-delà de 537 euros ouvre droit à une réduction d'impôt de 66 % dans la limite de 20 % du revenu imposable.
Cerise sur le gâteau : lorsque le montant des dons excède la limite de 20 % du revenu imposable, l'excédent est reporté sur les 5 années suivantes et ouvre droit à la réduction d'impôt dans les mêmes conditions, sauf cas particuliers.
(2) Avare dans le paiement de ses impôts : depuis 1986, les impôts ont été baissés fortement pour les plus riches de nos concitoyens qui continuent aujourd'hui à estimer qu'ils en paient encore trop, au point de préférer le climat de la Belgique à celui de la côte d'azur.

Les Cloches de Notre Dame de Paris



Depuis 1999 au service des associations
Jurisprudence, décrets, lois, etc.

Comment lutter contre la censure envers les associations sur les réseaux sociaux ?

Depuis une bonne année, les collectifs et les associations subissent une censure réelle sur les réseaux sociaux. Comptes bloqués ou fermés, textes censurés, tweets "perdus",

Le point sur l'obligation d'adhésion à une fédération sportive pour les membres d'une association affiliée

L'article L. 131-6 du code du sport précise (1) que "La licence sportive est délivrée par une fédération sportive ou en son nom. [...] Les statuts des fédérations sportives

Au mois de mai fleurissent les textes législatifs pour le secteur associatif

Ce mois de mai nous propose - ou nous impose - un certain nombre de textes législatifs qui concernent les associations. Entre mars et mai, ce ne sont pas moins de sept

Les relations entre les associations et les collectivités locales - Partie 2 La gestion associative

Lorsqu'une irrégularité est commise, dans le cadre d'une relation avec une association, la responsabilité d'une collectivité locale peut-être retenue. Il en va de même pour ses

Fonds de dotation et commissaire aux comptes : un couple toujours légitime ?

L'article 140 de la loi du 4 août 2008 (1) et l'ordonnance 2016-315 du 17 mars 2016 (2), stipulent qu'un fonds de dotation doit nommer au moins un commissaire aux comptes et un

La chute des dons aux associations atteint sa côte d'alerte

Les associations tirent la sonnette d'alarme. Les dons seraient en très forte baisse en 2018. La moyenne recensée est d'au moins 9,5 % par rapport à 2017. Les causes sont connues.

Les relations entre les associations et les collectivités locales - Partie 1

Lorsqu'une irrégularité est commise, dans le cadre d'une relation avec une association, la responsabilité d'une collectivité locale peut-être retenue. Il en va de même pour ses

Bientôt une loi visant à améliorer la trésorerie des associations ?

Adopté à l'unanimité par les députés en première lecture le 26 mars 2019, le texte porté par la députée MoDem Sarah El Haïry, a de bonnes chances d'être adopté définitivement

Tourisme social : enfin une prise en compte des difficultés des associations ?

En France, faute des moyens financiers nécessaires, plus d'un tiers des Français ne part jamais en vacances, soit environ 22 millions de personnes, dont au moins trois millions

Mécénat de compétences : une nouvelle interprétation de l'ordonnance de 2017 ?

On savait que l'ordonnance 2017-1387 du 22 septembre 2017 (1) n'avait pas simplifié la pratique du mécénat de compétences. Les professionnels parlent même de difficultés

Découvrir 10 autres articles
La société dans tous ses états

Pourquoi - petit à petit - la solidarité remplace-t-elle la fraternité ?

Pourquoi - petit à petit - la solidarité remplace-t-elle la fraternité ? La question mérite d'être posée. La fraternité n'est-elle pas l'une des trois composantes de la devise de

Un déroulé de la France depuis la fenêtre d'un train

Prendre un TGV tôt le matin sous un ciel gris et bas, avec des traces de nuit qui flottent encore sur les quais encombrés d'une France embrumée. Paris, capitale du pays ? Et

Quand Victor Hugo nous parlait de la France

L'endroit sent l'humidité et la terre mouillée. Dans les arbres, un vent tenace lance ses griffes acérées sur les lourdes feuilles des tilleuls centenaires. Sur le mur, comme à

Une si douce France

Pour les lecteurs plus proches de la soixantaine, vous vous souvenez sans doute de l'affiche électorale de François Mitterrand en 1981. On y voyait le visage marmoréen du

Les Cloches de Notre Dame de Paris

Comme tout le monde, j'ai beaucoup pleuré hier au soir devant l'inimaginable spectacle d'une forêt qui brûle. Celle-ci avait poussé sous une toiture de plomb faite de 1326 tables

Les retraités doivent-ils être sages ?

Le président de la République a demandé à Mme Geneviève Legay (1), porte-parole d'Attac gravement blessée par une charge de policiers à Nice le 23 mars dernier, de faire preuve

Voyage au centre d'un cerveau

Il est de coutume, le 1er avril, dans la presse, (oui, le poisson dans le dos est passé de mode - les plus anciens comprendront) de lâcher une fausse info au milieu du flot

Une vieille dame indigne de...compassion

Le samedi 16 mars, le restaurant Le Fouquet's était en feu sur les Champs Elysées. Les plateaux de télévision virent alors une kyrielle de bonnes âmes s'offusquer d'une telle

L'étrange obstination à vouloir vendre nos bijoux de famille

Le grand débat vient à peine de se terminer. Notre pays a donc débattu. On pouvait, naïvement, imaginer qu'une trêve législative aurait lieu pendant ce temps d'échanges, puisque

La paire de lunettes de trop

Que se passe-t-il dans la tête d'un homme qui a passé son samedi à arrêter, taper, cogner, éborgner, mutiler des gens qui lui ressemblent en bien des points, à commencer par la

Découvrir 10 autres articles
Un peu d'ESS dans nos associations

Et la Nef va : une coopérative qui fait du bien à l'Economie Sociale et Solidaire

Alors que la gouvernance d'une mutuelle comme la Macif pose question (1) tant les rémunérations des dirigeants et administrateurs du groupe ont explosées, il y a des coopératives

Vers une remise en cause des frais bancaires appliqués par les banques ?

Au mois de février dernier, une étude menée par l'association 60 millions de consommateurs et par l'Union Nationale des Associations Familiales (UNAF), a révélé la mise en place

La reconstruction de Notre Dame passe en vitesse accélérée

Le monde entier a vécu l'incendie de Notre Dame de Paris comme une énorme catastrophe. De tous les pays sont venus des témoignages de solidarité avec la ville de Paris et sa

Une Agence Nationale du Sport : pour quoi faire exactement ?

L'arrêté du 20 avril 2019 porte approbation de la convention constitutive du groupement d'intérêt public dénommé "Agence nationale du sport" (1). Et ce malgré l'avis défavorable

Les associations sont la colonne vertébrale de la France

Les associations sont la colonne vertébrale de la France. Pas un seul secteur d'activité qui ne soit accompagné par une association. Nos structures sont l'alpha et l'oméga de

Selon les associations, le phénomène sectaire augmente de façon inquiétante en France

La définition de la secte est encore floue. Ce mot provient de deux mots latins "secare" qui veut dire couper et "sequi" qui signifie suivre. On sait qu'une secte fonctionne avec

Une application pour saisir en ligne le juge administratif

Télérecours citoyens, tel est son nom. Son rôle ? Contester les actes de l'administration devant un juge administratif, que ce soit un tribunal administratif, la cour

Fraude fiscale : on achève bien les enquêteurs

Selon un rapport du syndicat Solidaires-Finances publiques (1), le montant total de l'évasion fiscale s'élève à 100 milliards d'euros par an. Le ministre de l'Economie et des

Lutte contre l'obsolescence programmée : une association en première ligne

Nos associations sont partout et de tous les combats. Il semble donc naturel d'en trouver une qui fait de la lutte contre l'obsolescence programmée, un objectif de première

15 millions d'euros supplémentaires pour les associations en 2019 ?

C'est le 15 février dernier que le ministre de la Ville et du Logement, Julien Denormandie, a fait cette annonce. Nous avons attendu presque un mois avant de la relayer afin de

Découvrir 10 autres articles