Street Medic : le bénévolat de tous les dangers

11-02-2019 SOCIETE LIBRE
Le journaliste américain, qui écrit en France sous le pseudo de "Mon Oncle d'Amérique" (1) nous a envoyé un article sur le rôle indispensable des "Street Medic" (2) dans les cortèges des manifestations des "Gilets Jaunes". Son témoignage est poignant. Lui, qui vient d'un pays où la violence est quotidienne, est effaré par la méthode de maintien de l'ordre utilisée dans le nôtre. Il a suivi un groupe de "Street Medic" lors d'une partie de la journée de manifestation du samedi 9 février.

Au téléphone, le chef de groupe des "medics" que je vais accompagner sur cette manifestation avait la voix franche et assurée. Au premier contact visuel aussi. Physique sportif, il me sourit et me tend une blouse blanche, un casque, des lunettes de protection et un masque à gaz.

Ils sont cinq. Deux étudiants en médecine, un aide-soignant en poste et deux étudiants aux beaux-arts. Je ne donnerai aucun prénom ici. "Question de sécurité" m'annonce le chef que j'appellerai Rémy. La petite troupe se met rapidement en route. Les manifestants commencent à arriver en force autour de l'Arc de triomphe. Il s'agit, m'explique Rémy, de rapidement repérer les manifestants fragiles (avec cannes de marche, béquilles, etc.). Les "medics" s'approchent de chacun d'eux et leur recommandent d'éviter de rester au centre du cortège.

La manifestation se met en route. Il y a des CRS partout. "Ce ne sont pas eux qu'il faut craindre" m'explique Rémy, "Ils font leur boulot et peu font du zèle". Il me montre des policiers en civil qui étrangement ne portent même pas de brassards Police. "Ceux-là viennent en découdre avec plaisir, ils tirent parce qu'ils aiment ça" me glisse-t-il à l'oreille tout en leur adressant un signe de la main. "Il est important de se faire repérer par eux" rajoute-t-il dans un sourire. Il y a énormément de monde. On sent le souffle de la bête protéiforme et joyeuse.

Tout se passe bien jusqu'au Ministère des Affaires étrangères où quelques coups de matraques accueillent un petit groupe de Gilets Jaunes qui souhaitent passer derrière une rangée de CRS. Première intervention, Rémy me demande de protéger le blessé pendant que, le geste sûr, il déballe son matériel et commence les soins. Je jette un coup d'oeil sur la plaie ouverte sur le crâne du blessé. Pas joli, je préfère tourner la tête pour éviter de tourner de l'oeil. Un manifestant vient chercher de l'aide, il boite et dit avoir reçu un coup de bouclier d'un CRS.

Sa chaussure droite est effectivement explosée et on peut apercevoir du sang qui suinte de la chaussette. Les autres "medics" du groupe qui avaient disparu, appelés ailleurs par autant de voix hurlantes de douleur ou de surprise, reviennent pour prendre en charge le pied du blessé. Il faut à chaque fois protéger les soignants, aussi bien des bousculades de la foule qui veut voir ou qui a peur, que des CRS qui ne font pas toujours dans le détail. La nature m'a doté d'une bonne corpulence, cela m'aide.

La violence se calme. On peut repartir. La foule est de plus en plus dense. L'Assemblée Nationale nous offre ses colonnes. Curieusement, l'accès à la grille n'est pas protégé par des CRS. On voit de loin, un groupe avec ou sans gilet jaune qui commence à s'attaquer à une palissade en bois peint qui ceinture les marches. Rémy m'attrape par le bras et m'entraîne à sa suite pour calmer les manifestants "casseurs". Sa taille, sa prestance et l'aura que les "Street Medic" ont acquise depuis des semaines ramènent le calme. "Il faudrait presser le pas des manifestants, je le sens pas ce coin" hurle Rémy à ses collègues.

Trop tard, les lacrymos explosent autour de nous. Les CRS arrivent en petit nombre pour protéger la palissade. Ils se frayent un chemin dans la foule à grands coups de matraques. Lorsqu'ils arrivent à hauteur des marches de l'Assemblée Nationale, on entend les détonations sourdes des premières grenades de désencerclement. Je suis happé par le recul soudain des manifestants qui fuient le gaz pleureur. J'ai perdu mon groupe de "medics". Je les cherche en vain dans un brouillard épais. Autour de moi, ce ne sont que larmes, crachats, toux épaisses en réaction à l'irritation insupportable du gaz.

Je dépasse rapidement l'Assemblée Nationale espérant retrouver Rémy et son groupe. Au passage, je récupère un vieil homme qui saigne abondamment du nez. "J'ai pris un coup de coude d'un CRS" parvient-il à me hurler d'une voix nasillarde. Je le dépose auprès d'un autre groupe de "medics". Le chef me hurle : "On peut pas le prendre, on en a trop, fais le toi". Je lui demande au moins du coton. Il me lance un sachet et j'applique la ouate sur le nez qui saigne abondamment. Je parviens à asseoir mon blessé contre un mur. A côté de lui, ils sont au moins dix cabossés en sang, les yeux hagards et plein de larmes. Je n'en reviens pas. Tout ça en moins de 5 minutes.

Visiblement les tirs ont cessé. Mais le brouillard est plus épais que la nuit. Je laisse mon blessé à un autre "medic" et je cherche Remy. Impossible de le retrouver. Je prends le Boulevard Saint-Germain. La manifestation s'est reformée. Les slogans reprennent comme s'il ne s'était rien passé. On sent chez ces "Gilets Jaunes" une détermination qui force l'admiration et le respect. Ils sont là et n'en repartiront pas. Le gain de cette nouvelle visibilité leur a coûté bien trop cher pour espérer un quelconque renoncement. Soudain on me tire par la manche, un gilet jaune me hurle qu'un mec a eu la main arrachée.

Il m'entraîne avec lui, je me retrouve devant une meute de manifestants en larmes. Je me fraye un passage. Soudain, je croise Rémy et son groupe. Je lui parle de la main arrachée. "Laisse tomber, viens avec nous, le gars est en charge." Et nous voici à fendre la foule pour avancer au plus vite vers la rue de Rennes où on nous annonce des altercations. Devant nous, les gens s'écartent comme le font les automobilistes à l'arrivée d'une ambulance. Et chacun de nous encourager d'une tape, d'un sourire, d'un remerciement. "Il y a des blessés par là ?" demande Rémy à un brave pépère en jaune qui secoue la tête en souriant.

On arrive vers la Tour Montparnasse. On grimpe sur l'abri bus sous le panneau publicitaire pour tenter de voir le plus loin possible. La foule est considérable. Toute la rue de Rennes est pleine de jaune. Rémy regarde ma blouse blanche tachée de sang : "Tu as soigné quelqu'un ?". Je lui explique. "C'est ton baptême aujourd'hui" me lance-t-il en souriant. Il regarde sa montre. "Maintenant, tu dois partir. C'est la fin de la manif qui est le moment le plus tendu. Trop dangereux. Tu comprends ?" J'acquiesce. Je reconnais que cette course incessante m'a épuisé physiquement et surtout nerveusement. Je lui rend mes "accessoires" Street Medic. Il me tend la main. Je la serre. Le regard droit et ferme de ce mec me fait du bien.

Je prend congé des autres membres du groupe. Je regarde encore une fois l'immense serpent jaune qui remonte la rue de Rennes. Une voix dans le foule hurle : "Medic, medic, medic". Rémy et ses hommes remettent casques et masques à gaz, referment les sacs à dos et disparaissent dans la foule. Et moi, tout seul dans cet immense bouleversement, je pleure les larmes d'une humanité retrouvée. Je souhaite à tous ceux qui ne comprennent pas pourquoi ce mouvement dure depuis aussi longtemps, de venir un samedi, passer un moment à marcher aux côtés de ces "invisibles" en jaune. Je marche donc je suis.
Traduit de l'américain par Lettrasso

En savoir plus
(1) Voici les différents articles que "Mon Oncle d'Amérique" nous a déjà confiés : Que votre aveuglement produit leur cécité et Voyage d'un américain en France et Un amerloque se disloque

(2) Le Facebook de Street Medic Paris et un excellent article sur France culture "Street medics" : les Black Panthers derrière le sérum physiologique aux "gilets jaunes"



Depuis 1999 au service des associations
Jurisprudence, décrets, lois, etc.

Le toilettage du régime des entrepreneurs de spectacles vivants : les nouvelles règles

La loi ESSOC (1), dite loi du droit à l'erreur, du mois d'août 2018 prévoyait la réforme actuelle. C'est l'article 63 qui instaurait une gestion par ordonnances du droit des

La mise en sommeil d'une association : vers une dissolution automatique ?

La décision de mettre une association en sommeil peut intervenir alors que la poursuite de l'activité semble impossible dans l'immédiat. La raréfaction des bénévoles, le manque de

Les maires et les associations s'inquiètent des prochaines municipales ?

De très nombreux maires se demandent pourquoi ils n'ont pas reçu, officiellement, les dates des prochaines élections municipales. Certes, le site Service Public les a publiées

Quelles associations sportives relèvent de la convention collective nationale du sport ?

La Convention collective nationale du sport a été publiée le 07 juillet 2005 et étendue par l'arrêté 2511 du 21 novembre 2006. Bien sûr, le code NAF devrait permettre d'identifier

Le point sur le Revenu Universel d'Activité

Suite à notre article "Le revenu universel d'activité ou comment rendre illégitime un concept" (1), de nombreuses associations nous ont demandé de faire le point sur l'avancée de

Les menaces qui pèsent sur les centres sociaux associatifs

Ils sont implantés au coeur des quartiers, dans les villes et en milieu rural. Bien souvent derniers vestiges d'un maillage autrefois très important, les centres sociaux sont des

Le point sur le dispositif Territoire zéro chômeur de longue durée

Le dispositif Territoire zéro chômeur de longue durée a été porté dans sa phase de démarrage par ATD Quart Monde en partenariat avec le Secours catholique, Emmaüs France, Le Pacte

Associations : comment bien préparer l'arrivée du nouveau plan comptable ?

Nous avons écrit plusieurs articles sur le sujet (1). Nous allons, dans celui-ci, vous expliquer comment vous préparer à la mise en place de ce nouveau règlement comptable. Il

Les Associations Intermédiaires sont soumises aux mêmes règles que les autres

Les Associations Intermédiaires sont des structures d'insertion par l'activité économique dont la mise en place date de 1987. Une association intermédiaire est conventionnée par

Que se passe-t-il avec l'Office National des Forêts ?

De très nombreuses associations de défense de l'environnement ou de groupements forestiers ou même d'organisations syndicales des personnels de l'ONF se mobilisent depuis de longs

Découvrir 10 autres articles
La société dans tous ses états

La grande Histoire dans une petite Courtine

Dans toutes les guerres il y a des histoires incroyables. En ce mois d'août 2019, il nous a semblé utile de vous raconter l'une des aventures les plus extraordinaires de la

Steve est mort

Depuis plus d'un mois fleurissaient sur les murs de la ville de Nantes 3 mots accolés : OùEstSteve. Il en était de même sur les réseaux sociaux et sur les pancartes des

Alicem : il ne faut plus se voiler la face

Alicem, quel joli nom qui cache une réalité moins prosaïque puisque ce sigle veut dire : "Authentification en ligne certifiée sur mobile". En d'autres termes, il s'agit d'une

Le CETA : la mondialisation débridée

Le CETA, est l'accord commercial global signé entre le Canada et l'Union Européenne, et qui en anglais se traduit par Canada-EU Trade Agreement. Négocié en douce depuis 2009, il a

Le Guide de défense du journaliste

J'arrive à un âge, qui sans être déjà canonique, me permet d'avoir le recul nécessaire sur la société française. J'ai vu passé quelques présidents, quelques partis politiques et

CyberHaine : un étrange projet de loi

De très nombreuses associations dont La Quadrature du Net et même le Conseil national du numérique (CNNum) s'inquiètent de la dangereuse dérive que porte en elle la proposition de

La défaite de la musique

La fête de la musique est née le 21 juin 1982, jour symbolique du solstice d'été, le plus long de l'année dans l'hémisphère Nord. Maurice Fleuret, directeur de la musique et de la

Vente des Aéroports de Paris : comme un avion sans aile

De très nombreuses associations nous ont demandé de nous prononcer sur la proposition de loi référendaire intitulée : "Proposition de loi visant à affirmer le caractère de service

Elles ferment sans crier gare

Au début, parce qu'il y a toujours un début à tout, les trains ne s'arrêtent presque plus. Un au petit matin, parfois encore un à midi et puis celui du soir. Difficile alors d'y

Les lapsus des femmes et des hommes politiques

En ce printemps étrangement agité, il est peut-être temps de faire une pause en se penchant sur les lapsus de nos politiques. Le mot d'abord, qui nous vient du latin Labor qui

Découvrir 10 autres articles
Un peu d'ESS dans nos associations

Préconiser l'entrepreneuriat associatif : est-ce bien raisonnable ?

Depuis bien des années, notamment sous l'influence de la Fonda et autres "think tank" libéraux, on sent bien que le modèle associatif dérange. Cette vieille dame de 118 ans

L'affaire des faux steaks hachés donne le vertige aux associations

La majorité LREM vient de ratifier le CETA (1) en nous promettant des contrôles tellement sévères que la population n'aura pas à craindre d'ingérer, dans les produits canadiens,

Les associations de taille intermédiaire pourraient disparaître en France

Nous annoncions un plan social de 40 000 emplois dans le secteur associatif dès 2014 (1). Et c'est peu dire que les sourires condescendants ont fusé autour de nous. Nous avons été

Comment lutter contre la déshumanisation des services publics ?

Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a souligné dans son rapport annuel (1) un fait étonnant : sur 140 000 réclamations reçues, 94 % portaient sur la relation des usagers avec

La bonne image des associations auprès des Français

On s'en doutait et les remontées de terrain nous assuraient d'une large adhésion. Mais le lire dans les résultats d'un grand sondage (1) fait du bien. Oui, les Français ont une

Service National Universel : premiers pas et premiers doutes

Dès l'année 2018, de très nombreuses organisations de jeunesse (Fage, Unef, JOC, Animafac, etc.) (1) ont pris position contre le Service National Universel (SNU). Pour ces

Lutte contre l'illettrisme : une urgence absolue dans une société de plus en plus numérique

De l'illettrisme, qui est l'incapacité pour un individu de déchiffrer un texte simple, à l'illectronisme qui désigne les personnes qui sont dans l'incapacité d'utiliser les outils

Quand les assemblées générales deviennent généreuses

Depuis 2009, le site HelloAsso s'est imposé peu à peu dans le paysage associatif français. De la gestion des billetteries à celles des adhésions en passant par le financement

En route vers un coopérativisme de plateforme ?

Comment répondre à la déshumanisation de nos échanges ? Comment contrer les visions destructrices de l'avenir ? Comment échapper au "tous contre tous" pour le profit de quelques

Le Haut-commissaire à l'ESS qui n'aime pas les associations

Il y a visiblement une constante avec les membres de ce gouvernement. Ils n'aiment pas celles et ceux qui osent résister. C'est actuellement le cas avec les enseignants qui ont

Découvrir 10 autres articles