Un déroulé de la France depuis la fenêtre d'un train

08-05-2019 SOCIETE LIBRE
Prendre un TGV tôt le matin sous un ciel gris et bas, avec des traces de nuit qui flottent encore sur les quais encombrés d'une France embrumée. Paris, capitale du pays ? Et comment ! Nos gares en sont l'un des signes forts. De Montparnasse à la Gare de Lyon, toutes les voies commencent là, aucune n'est traversante. Centre de la toile, Paris s'impose en araignée suprême dévorant ce qui s'approche digérant ce qui la colle. Inimaginable ailleurs.

Partir, traverser ce pays que j'aime tant. De Paris à Bordeaux, la France s'offre au regard et laisse deviner ses forces, sa beauté et l'indicible impatience de son éclatement.

La Beauce déroule son désert ondoyant à perte de vue. Ici, l'arbre est un parasite. Sa suppression, une bénédiction, rares sont les résistants, ici ou là, qui étalent une ombre ténue dans l'immensité d'une terre retournée. Le vent soulève la poussière des champs en petites tornades. Les silos à blé forment les seules protubérances d'un plat pays grenier. Au loin, dans une brume écrin, on devine les tours de la cathédrale de Chartres.

Puis le désert s'efface et le vert s'annonce. Premiers arbres, premières prairies, premières rivières et des vaches par dizaines comme posées là par la main légère d'un Gulliver de passage. Le train fonce sans s'arrêter au travers des champs cultivés. L'agriculture est partout sans être envahissante. Clôtures d'arbres et respect des rivières, on sent l'amour de la terre. Ici, il signifie, il montre, il clôt et scinde sans ostentation.

L'art du jardin à la française s'est insinué jusque dans notre agriculture. C'est carré, c'est net, c'est beau aussi dans cet immense jardin où le hasard n'a pas sa place.

Ma fenêtre m'offre toute une campagne ensommeillée qui peu à peu dévoile ses nattes de brouillard et les peigne dans le sens du vent. Je vois des villages qui se tiennent chaud autour de l'église, des maisons isolées, des petites villes aux fesses serrées sous les ponts. On voit des lumières aux fenêtres, on essaye de deviner ce qui se passe, ce qui se dit dans les cuisines, dans les chambres et ce qui se chante sous la douche.

C'est l'heure où le café chauffe, le temps du beurre-confiture avec autant de beurre que de confiture comme si notre sens de l'égalité s'étalait jusqu'à la tranche de pain. Pas d'oeufs brouillés ni de fromages sans goût même si je sais que le maïs américain vient titiller bien des narines de ses pétales chocolatés. N'abandonnons pas notre pain quotidien, regardez ce qu'ils sont devenus ces mangeurs de corn flakes.

C'est l'heure où on se prépare pour la journée. Et les enfants que l'on devine là-bas, qui prennent leur cartable et marchent jusqu'au carrefour, pour attendre le car du ramassage scolaire, dans le froid, dans ce silence de fin de nuit, avec des restes de rêves accrochés aux cheveux, et des pensées flottantes sur le devoir qu'ils n'ont pas fini, sur la leçon qu'ils ont mal apprise. Sont-ils heureux ces enfants là ? Oui, comme tous les enfants avec cette incroyable capacité à vivre l'instant présent.

Partout, des gens partent au travail, montent dans des voitures, roulent dans le brouillard, se garent devant la petite entreprise du coin, abattoir, conserverie, fabrique de meubles, grandes surfaces. Ou alors c'est le train pour retrouver le bureau, l'agence bancaire, l'hôpital, le lycée, dans une ville plus grosse, plus nourricière, plus dévoreuse aussi.

Ou c'est le silence de la maison parce qu'ils sont au chômage. Ils regardent par la fenêtre dans le blanc matin, en noyant dans un petit noir, le chagrin d'un autre jour à tuer.

Et le train, serpent d'acier, siffle à travers la campagne. Et la vitre miroir nous donne à voir les gens comme des portraits. On les imagine dans leur maison. Des maisons ordinaires avec des gens ordinaires qui ont des soucis ordinaires : l'éducation des enfants, les traites à payer, les parents qui deviennent vieux, les amis qui ont le cancer.

Dans cette heure entre chien et loup, dans ce matin de plus, ils se demandent s'ils vont y arriver, ils se disent que la vie est trop dure, avec les petits salaires, avec les petites retraites, avec les aides de complément, les indemnités de chômage. Noyés qu'ils sont dans les échéances, les décisions à prendre, les prévisions imprévisibles, les calculs impossibles.

Sommes-nous si fatigués dans l'espoir insensé d'une autre vie ? Englués dans un bien-être invisible à nos yeux, notre âme est-elle encore prête à s'enflammer ? Il suffirait de si peu. Les ronds-points se succèdent, incroyable maillage. Notre esprit cartésien qui pense en rond. Etonnante ironie de l'Histoire. Ils sont tous richement décorés, enluminés comme des sapins de Noël. En améliorant le flux routier, on a créé un art des campagnes que personne n'a le temps d'admirer.

Derrière ma fenêtre, j'imagine ces ronds-points comme autant de Bastilles à prendre. Arrêter le fluide, prendre le temps du voisinage. Regarde moi, j'ai la même fin du mois, la même faim du moi, le même désir de franchir la barrière de l'oubli, du perdu, de l'effacé. On pourrait prendre le café, hein ? Mais rien ne se passe. Et les rond-points se défilent, abandonnant aux champs, l'histoire du film que le train caméra oeuvre pour moi.

Voilà ce qu'on se dit, dans le train, en pensant à tous ces inconnus qui font leur vie, dans des endroits perdus. Pourquoi perdus ? Parce qu'on a l'impression d'être loin de tout dans ces hameaux collés au milieu de nulle part, ces lumières qui émergent du brouillard, ces fermes oubliées, ces lieux improbables dans le silence des campagnes. Et pourtant, la vie est là, qui palpite, qui semble attendre son heure, comme le serpent le mulot.

Les gens qui vivent là, qui habitent là, qui travaillent là, qui font la fête, qui aiment et qui souffrent, qui se battent ou qui baissent les bras, c'est aussi la France.

Du nord au sud, nimbé de notre Histoire commune, nous abritons notre territoire plus qu'il ne nous protège. Nous en assurons une conservation avant la grande braderie annoncée. Défendre ce qui nous reste, reprendre ce qui nous a été volé sous notre bannière commune de bleu, de blanc et de rouge. Un drapeau comme linceul des illusions perdues ? Non, un drapeau comme un mouchoir pour sécher les larmes amères des conséquences d'une politique qui parle du coeur comme d'autres parlent du nez.
Ce texte, jamais publié, a été écrit le 20 octobre 2018. Quelques jours après, les premiers Gilets Jaunes prenaient les ronds-points.



Depuis 1999 au service des associations
Jurisprudence, décrets, lois, etc.

Que se passe-t-il avec l'Office National des Forêts ?

De très nombreuses associations de défense de l'environnement ou de groupements forestiers ou même d'organisations syndicales des personnels de l'ONF se mobilisent depuis de longs

Le point sur les obligations de sécurité pour les associations sportives

Avec le retour de l'été, les associations sportives sont soumises à rude épreuve. Outre l'accueil de nombre d'adolescents et la gestion des camps de vacances, la question de la

Quel avenir pour les associations d'aide aux familles de personnes disparues ?

Depuis quelques années, le nombre de personnes disparues a tendance à augmenter dangereusement en France. Plus de 68 000 en 2017, dont 49 422 disparitions d'enfants (1), sachant

Chronique d'une mort annoncée : les prud'hommes

Créés le 18 mars 1806 par Napoléon 1er, les conseils de prud'hommes vont-ils disparaître ? Les juges prud'homaux ont le blues. Ils sont en effet convaincus de la "mort programmée"

La refonte du FEAD : quel impact sur les associations ?

Alors qu'elle était encore la ministre des affaires européennes, Nathalie Loiseau avait fait une réponse plutôt positive quant à l'avenir du fonds européen d'aide aux plus

Vers une modification des modalités de dissolution d'une association mise en sommeil ?

Une association n'ayant plus aucune activité est qualifiée d'association mise "en sommeil", alors même que ce terme n'a aucune véritable valeur juridique. De fait, la seule

Les associations sont-elles concernées pas la nouvelle organisation territoriale ?

Le 12 juin 2019, la circulaire relative à la mise en oeuvre de la réforme de l'organisation territoriale de l'Etat a été publiée par le Premier ministre (1). Elle fait suite à

Associations : quels types de dons sont autorisés ?

Recevoir un don est, pour une association, suffisamment rare pour être apprécié à sa juste valeur. Et la suppression de l'ISF n'a certes pas aidé à encourager les éventuels

Associations : le point sur la taxe sur les salaires

En principe, les associations bénéficient d'un abattement (20 835 euros pour la taxe due au titre de 2019) qui permet à de nombreuses structures de ne pas devoir acquitter la taxe

Exclure un membre d'une association : toute la jurisprudence

Il y a plusieurs façons d'exclure un membre d'une association. Mais même pour des raisons graves et légitimes, ce qui peut constituer une mesure d'urgence, la procédure à mettre

Découvrir 10 autres articles
La société dans tous ses états

Le CETA : la mondialisation débridée

Le CETA, est l'accord commercial global signé entre le Canada et l'Union Européenne, et qui en anglais se traduit par Canada-EU Trade Agreement. Négocié en douce depuis 2009, il a

Le Guide de défense du journaliste

J'arrive à un âge, qui sans être déjà canonique, me permet d'avoir le recul nécessaire sur la société française. J'ai vu passé quelques présidents, quelques partis politiques et

CyberHaine : un étrange projet de loi

De très nombreuses associations dont La Quadrature du Net et même le Conseil national du numérique (CNNum) s'inquiètent de la dangereuse dérive que porte en elle la proposition de

La défaite de la musique

La fête de la musique est née le 21 juin 1982, jour symbolique du solstice d'été, le plus long de l'année dans l'hémisphère Nord. Maurice Fleuret, directeur de la musique et de la

Vente des Aéroports de Paris : comme un avion sans aile

De très nombreuses associations nous ont demandé de nous prononcer sur la proposition de loi référendaire intitulée : "Proposition de loi visant à affirmer le caractère de service

Elles ferment sans crier gare

Au début, parce qu'il y a toujours un début à tout, les trains ne s'arrêtent presque plus. Un au petit matin, parfois encore un à midi et puis celui du soir. Difficile alors d'y

Les lapsus des femmes et des hommes politiques

En ce printemps étrangement agité, il est peut-être temps de faire une pause en se penchant sur les lapsus de nos politiques. Le mot d'abord, qui nous vient du latin Labor qui

Quand le nom de ma commune fait rire

Quand on arrive à Vatan (36 150), on peut craindre un accueil polaire. Mais est-ce que la vie est plus drôle à Marans (17 230), plus sexy à Corps Nuds (35 150), plus tendre à

L'Eurovision : une vision de l'Europe ?

J'ai l'âge d'avoir assisté à la retransmission du Grand Prix de l'Eurovision qui a vu la française Marie Myriam l'emporter avec sa chanson "L'oiseau et l'enfant" en 1977. Et je

Pourquoi - petit à petit - la solidarité remplace-t-elle la fraternité ?

Pourquoi - petit à petit - la solidarité remplace-t-elle la fraternité ? La question mérite d'être posée. La fraternité n'est-elle pas l'une des trois composantes de la devise de

Découvrir 10 autres articles
Un peu d'ESS dans nos associations

Comment lutter contre la déshumanisation des services publics ?

Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a souligné dans son rapport annuel (1) un fait étonnant : sur 140 000 réclamations reçues, 94 % portaient sur la relation des usagers avec

La bonne image des associations auprès des Français

On s'en doutait et les remontées de terrain nous assuraient d'une large adhésion. Mais le lire dans les résultats d'un grand sondage (1) fait du bien. Oui, les Français ont une

Service National Universel : premiers pas et premiers doutes

Dès l'année 2018, de très nombreuses organisations de jeunesse (Fage, Unef, JOC, Animafac, etc.) (1) ont pris position contre le Service National Universel (SNU). Pour ces

Lutte contre l'illettrisme : une urgence absolue dans une société de plus en plus numérique

De l'illettrisme, qui est l'incapacité pour un individu de déchiffrer un texte simple, à l'illectronisme qui désigne les personnes qui sont dans l'incapacité d'utiliser les outils

Quand les assemblées générales deviennent généreuses

Depuis 2009, le site HelloAsso s'est imposé peu à peu dans le paysage associatif français. De la gestion des billetteries à celles des adhésions en passant par le financement

En route vers un coopérativisme de plateforme ?

Comment répondre à la déshumanisation de nos échanges ? Comment contrer les visions destructrices de l'avenir ? Comment échapper au "tous contre tous" pour le profit de quelques

Le Haut-commissaire à l'ESS qui n'aime pas les associations

Il y a visiblement une constante avec les membres de ce gouvernement. Ils n'aiment pas celles et ceux qui osent résister. C'est actuellement le cas avec les enseignants qui ont

Le bénévolat : évolution et tendances fortes 2010 2019

Depuis l'année 2010, France bénévolat (1) nous propose son baromètre de l'évolution du bénévolat (pour les années 2010, 2013, 2016 et 2019). Une réalisation confiée à l'IFOP avec

Et la Nef va : une coopérative qui fait du bien à l'Economie Sociale et Solidaire

Alors que la gouvernance d'une mutuelle comme la Macif pose question (1) tant les rémunérations des dirigeants et administrateurs du groupe ont explosées, il y a des coopératives

Vers une remise en cause des frais bancaires appliqués par les banques ?

Au mois de février dernier, une étude menée par l'association 60 millions de consommateurs et par l'Union Nationale des Associations Familiales (UNAF), a révélé la mise en place

Découvrir 10 autres articles