L'histoire du dernier de cordée et de la lettre de licenciement à télécharger

17-10-2017 SOCIETE LIBRE
Dimanche soir, j'étais devant mon poste comme plus de 9 millions de Français. Notre président s'adressait à nous, l'événement était d'importance. Je n'ai pas vraiment tout compris de sa pensée "trop complexe", mais j'ai retenu la métaphore du premier de cordée. Sans doute parce que j'avais adoré, enfant, le roman de Roger Frison-Roche. Le choix de cette image me parlait, je pouvais bien visualiser cette scène de haute montagne avec un chef de cordée caillassé par une horde de "sans-dents" jaloux et aigris.

Et puis, mon esprit simple s'est mis à vagabonder parmi les cimes enneigées et j'ai décroché de la télévision et du discours présidentiel. Piolets, lunettes de soleil, bonnets et sacs à dos dansaient devant mes yeux sous un soleil de plomb et dans une neige immaculée.

Tirer sur le premier de cordée est effectivement stupide, c'est prendre le risque de faire chuter tout le monde. Il faudrait être fou pour prendre un risque pareil. Devant cette métaphore imparable, la réforme de l'ISF apparaît d'une logique sans faille. Déjà que notre premier tire tout le monde derrière lui, si en plus on lui complique la tâche avec un caillassage en règle... Notre président a raison, préservons les premiers.

En revanche, il ne nous dit rien sur le dernier de la cordée. Que se passe-t-il s'il chute, se fait très mal et retarde l'ensemble en devenant un poids mort à tirer ? Faut-il l'abandonner à son triste sort pour ne pas pénaliser l'ensemble du groupe ? La question mérite d'être posée et elle l'a été en d'autres temps avec des réponses aussi radicales qu'est complexe la pensée présidentielle.

C'est d'ailleurs pour cela que l'on avait mis en place, ce que l'on appelait à l'époque "des avancées sociales". Protéger le dernier pour ne pas pénaliser le premier était une vieille philosophie, je vous l'accorde, mais elle n'a pas empêché notre pays de se hisser à la 5ème place mondiale en terme de PIB. Sans doute qu'en ces temps lointains, la pente de la montagne était moins rude.

Autre motif d'étonnement dans la pensée complexe de notre président : la cohérence de sa réforme fiscale. Penser qu'une série de cadeaux fiscaux fera revenir nos chers exilés du même nom et qu'ils investiront dans nos entreprises me semble d'une naïveté confondante :

1. Nous ne pourrons jamais nous aligner sur la fiscalité des paradis fiscaux qui, eux, n'ont pas à gérer une Fraternité sociale,

2. De fait, nos riches n'ont aucun intérêt à rapatrier leur argent, surtout pour acheter des actions dans une bourse "tourbillonnante". C'est leur prêter un patriotisme dont ils n'ont pas fait grand cas jusqu'à présent (mais on ne prête qu'aux riches),

3. Enfin, même le FMI par la voix de sa directrice Christine Lagarde, que l'on ne peut pas considérer comme une bolchevique avec le couteau entre les dents, contredit le raisonnement fiscal de notre président avec un éclat médiatique rare:
"L'inégalité fiscale et sociale n'est pas un moteur de croissance mais bien au contraire un frein. Seule une meilleure redistribution, qui passe par un accroissement de la progressivité de l'impôt sur le revenu et par la création d'une imposition des patrimoines, peut déclencher une reprise économique." CQFD.

Nos joueurs de tennis franco-suisses l'ont bien compris eux. Réforme de l'ISF ou pas, Noah et l'équipe de France au grand complet ne feront pas retraverser la frontière à leur argent si durement gagné. Ils peuvent à l'occasion nous donner des leçons de civisme, mais rapatrier l'oseille, ça jamais.

La Suisse est un pays de montagnes, c'est sans doute pour cela que les premiers de cordées y ont trouvé refuge. L'air des cimes donne des couleurs.

L'article 4 de l'ordonnance 2017-1387 du 22 septembre 2017 (1) assouplit les exigences en matière de licenciement de manière à faire échec à certaines règles issues de la jurisprudence (2). En d'autres termes, cet article permet de contourner la loi, notamment en ce qui concerne les obligations de motivation de la lettre de licenciement. Oui, motiver le licenciement de son personnel est aujourd'hui d'un ringard total.

Pour aider ceux qui ne bénéficient pas d'un service juridique à la hauteur pour battre en brèche les tribunaux, (se dit en novlangue : "sécuriser l'énoncé du motif du licenciement") c'est à dire la majorité des TPE, PME et ESS, un modèle type de lettre de licenciement sera mis à la disposition des employeurs, lesquels pourront par la suite préciser les motifs invoqués.

Ces modèles devraient (veuillez noter l'usage du conditionnel) faire l'objet d'une concertation avec les partenaires sociaux avant leur adoption par décret en Conseil d'Etat. Ce qui est bien avec notre président, c'est que si sa pensée est complexe, sa politique est claire.

En savoir plus
(1) Ordonnance n° 2017-1387 du 22 septembre 2017 relative à la prévisibilité et la sécurisation des relations de travail - Article 4

(2) La jurisprudence exige que la lettre de licenciement mentionne à la fois les raisons économiques et leurs incidences sur l'emploi ou le contrat de travail. Cour de cassation, civile, Chambre sociale, 28 janvier 2015, 13-20.861, Inédit



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