Le réfléchissement du soleil sur les nuages

21-12-2015 SOCIETE LIBRE
Un petit conte de Noël pour donner du sens à notre monde qui perd la tête. Cette histoire est vraie. Et aussi incroyable qu'elle puisse paraître, elle est porteuse d'espoir. Elle est aussi philosophique, démontrant contre toute attente, que parfois, l'héroïsme consiste à ne rien faire... Il était une fois, alors que l'automne commençait à déposer sa rouille avec parcimonie sur des arbres centenaires, un homme seul qui une nuit de septembre 1983, décida de sauver le monde.

Le 25 septembre 1983 tombe un dimanche. Dans un petit local à peine ventilé, la lueur d'un écran se reflète sur le visage fatigué d'un veilleur. La faible lumière creuse d'avantage encore les rides profondes qui barrent sa peau hirsute. Des jours qu'il ne se rase plus. Les yeux rougis par la scrutation, l'homme peine à retenir ses paupières. Le sommeil le guette.

Il est 3h du matin. Il se souvient parfaitement de l'heure. Comment l'oublier. Soudain, comme des vaguelettes pixelisées, son écran scintille de petits points brillants qui se déplacent à grande vitesse. Sortant avec difficulté de sa léthargie, l'homme attend l'alarme sonore qui doit automatiquement suivre l'apparition des points lumineux. Elle arrive dans toute sa stridence.

Elle lui vrille les tympans. Elle emplit tout, débordant du petit local pour se heurter de plein fouet aux arbres centenaires. Elle est La sirène !

Ses réflexes reviennent très vite, l'homme a été formé pour réagir avec automatisme à une telle situation. Il doit désactiver le compteur électrique et passer sur les batteries de secours. Ensuite, lancer les radars de contrôle et s'enfermer à double tour. Enfin, il doit prévenir ses supérieurs et déclencher une contre-attaque immédiate.

Le 25 septembre 1983, le monde est en pleine guerre froide. Andropov est le premier secrétaire de l'URSS. Profondément paranoïaque, il est alors obsédé par la crainte d'une attaque nucléaire surprise déclenchée par l'Occident. Ses ordres sont formels : la riposte soviétique doit être immédiate et totale face à toute intrusion de missiles dans son espace aérien. La vitrification doit être réciproque.

Le veilleur est là, face à son écran, dans le vacarme assourdissant de l'alarme. Il a suivi toute la procédure. Toute ? Non. Il hésite encore à prévenir ses supérieurs. Et s'il s'agissait d'une erreur ? Et si son radar se trompait ? Et s'il n'était pas question de missiles intercontinentaux, mais d'oiseaux comme lors de la séance d'essai du mois dernier ? Oui, mais si ce sont bien des missiles qui se dirigent droit sur Moscou, il sera celui qui aura laissé sa patrie fondre sous l'assaut sans même réagir ?

Il sait. Son doigt est à quelques millimètres du bouton rouge qui clignote au même rythme que l'alarme. Il n'a qu'à appuyer pour qu'un général anonyme déclenche, à plusieurs centaines de kilomètres de là, le feu nucléaire soviétique. Le téléphone sonne, il entend des coups sur la porte. Et si les américains étaient là dehors ?

Il pense à sa femme, à ses deux enfants, à ses parents, à ses amis, même aux arbres centenaires qui encerclent son abri. Il pense à ce monde qui va disparaître.

Son doigt tremble au dessus du bouton. Les coups redoublent sur la porte, il n'entend même plus la sirène tant son coeur bat à l'unisson des décibels. Ses yeux fixent l'écran, les points lumineux se rejoignent presque en son centre. Dans quelques secondes, le monde ne sera plus qu'une seule et même flamme.

"Appuie donc" lui hurle une voix enclavée dans son cerveau, "attend encore un peu" lui dicte la petite flamme vacillante de son humaine condition.

Est-ce que sa femme dort à cette heure ? Peut-être fait-elle du thé... Elle aime, dans ses nuits d'insomnie, descendre à la cuisine et mettre à réchauffer la bouilloire jaune défoncée par les années. Il la sait dans son peignoir de nuit bleu, celui qu'il lui a offert lors de leur voyage à Moscou, l'hiver dernier. C'était leur premier vrai voyage ensemble. Ses parents gardaient les enfants. Premier voyage en amoureux.

L'amour, aimer, tenir, attendre... Et si la vie, et si la mort ? Tu sais que je t'aime ? Je t'aime mon amour dans ton peignoir de nuit bleu, je ne veux pas te perdre. Et nos petits, serre les dans tes bras pour moi. Mon amour oh mon amour... Il se lève, ferme les yeux, se bouche les oreilles. Mourir comme un enfant, pas comme un assassin...

La sirène s'arrête soudain. L'écran retrouve sa quiétude. Pas plus de points scintillants que de missiles. C'était une erreur... le système avait mal interprété le réfléchissement du soleil sur les nuages. Stanislav Petrov vient de sauver l'humanité.

En savoir plus
Pour des raisons de secrets militaire et politique, cet incident ne fut rendu public qu'en 1998. Stanislav Petrov démissionna de son poste peu de temps après l'incident. Raison officielle : le post-stress. Le 21 mai 2004, il fut distingué pour cette action par la World Citizens.



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