Que dire à mon fils de 16 ans pour expliquer l’inexplicable ?

16-11-2015 SOCIETE LIBRE
L'horreur est là qui s'étale comme une confiture nauséabonde sur toutes les chaînes de télévision qui en font des tartines émotionnelles : ne zappez pas surtout ne zappez pas... Nos enfants regardent et nous avec. Mon fils a 16 ans. Que pense-t-il de ce qu'il voit, lui qui vit dans le quartier meurtri, et dont le café du Bataclan était souvenir de menthe à l'eau lorsqu'il était en CM1 ? Ces visages jeunes et beaux comme le sien qui défilent sur Twitter : "sans nouvelles de...". Que lui dire ? Comment le lui dire ? Comment lui expliquer l'inexplicable ?

Que lui dire de ce monde qui se déconstruit autour de nous, qui devient noir, qui s'obscurcit comme une nuit d'hiver.

Comment lui dire qu'il ne faut pas avoir peur, qu'il faut avoir confiance... Comment ne pas lui transmettre ce froid qui m'envahit devant l'idée même qu'il aurait pu être à une terrasse de café ce vendredi soir funeste. Comment l'aider à cerner, à discerner même, face à cette avalanche de journalistes, d'experts, de politiques, de témoins, de survivants et de morts.

16 ans, l'âge où l'on s'enivre de phénomènes à la fois clairs et obscurs, mystérieux et rationnels qui accompagnent la métamorphose de l'enfant vers l'adulte, tout comme le vigneron transforme une grappe de raisin en instant de civilisation. A 16 ans, on sculpte l'émotion des sens dans l'air que l'on respire et les poumons sont des voiles d'avenir.

Alors, je lui dirai : mon fils il faut lire. La littérature est la seule réponse à la barbarie. La littérature est la seule réponse à tout.

Et le Sisyphe de Camus (1) lui posera les questions qui font tant de bien : "Comment peut-on exister sans utilité ou signification ? Comment peut-on créer du sens ?". Et il découvrira que Camus a emprunté, bien avant lui, les mêmes chemins de la désespérance et de l'espoir, cette liane tressée qui nous transporte d'âme en âme. Et il comprendra que la vie vaut le coup d'être vécue tout simplement parce qu'il n'y a rien d'autre que la vie elle-même et que son absurdité est sa richesse.

Peut-être soulignera-t-il des passages entiers comme autant de traces lumineuses : "Ce monde en lui même n'est pas raisonnable, c'est tout ce qu'on peut en dire." et encore "Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou" ou bien "Un homme est plus un homme par les choses qu'il tait que par celles qu'il dit".

Sans doute, lors de débats enfiévrés avec des amis, opposera-t-il alors le célèbre poème de Kipling : "Tu seras un homme, mon fils" à l'absurde de Camus qui, s'il signifie une absence totale d'espoir, n'est jamais un renoncement. Et telle la pendule du salon, il oscillera entre une réflexion permanente et une insatisfaction consciente, quittant ainsi pas à pas son anxiété juvénile.

Lire, être curieux de tout et puiser dans l'onde rafraîchissante de la connaissance, le ferment inépuisable de ce qui fera de toi un homme bien : le doute.

C'est ce qui a manqué aux assassins du 13 novembre, mon fils. (2)

En savoir plus
(1) Le mythe de Sisyphe de Albert Camus (en poche chez Folio).

(2) "C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal". Les origines du totalitarisme, le système totalitaire de Hannah Arendt (en poche aux éditions du Points).



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