S'il te plait dessine-moi un truc connecté

24-10-2017 SOCIETE LIBRE
Il y a encore quelques années, ce qui faisait vendre un produit, c'était d'appliquer le logo "Vu à la télé" sur sa publicité. Aujourd'hui, il faut que le même produit soit "Connecté". Cela n'a l'air de rien, mais en dit long sur notre état de nécessité. La publicité a toujours été un miroir tendu à l'homo sapiens. L'image renvoyée se doit d'être à la fois vraie et fausse, valorisante et stupide. Difficile d'échapper à cette communication de masse qui doit faire mine de s'adresser à chacun d'entre nous.

Ainsi, nous passons du passif à l'actif. L'inerte devant sa télé devient l'agité devant sa box internet. Oh boite magique, dis moi qui je suis ?

Acheter un objet connecté, c'est chercher à en élargir son usage. Un aspirateur connecté ne se contente plus de son rôle premier, il doit en plus communiquer avec... d'autres aspirateurs ? Que peuvent bien se raconter deux aspirateurs, ou des centaines, car la connexion est par nature exponentielle. Des histoires de sacs vides, de cendriers pleins, de vies creuses et de maîtres perdus ? Le Calor parle aux Calors : "la moquette de mon maître est sale, je répète, la moquette de mon maître est sale."

Oh combien nous sommes seuls pour être à ce point dans le besoin de l'autre. Pour imaginer que derrière chaque connexion se cache celle ou celui qui saura voir en nous ce que nous ne sommes même plus capables de ressentir. Verbatim de circonstance, "je me connecte donc je suis." Etre dans le grand tout pour Etre Enfin. Et dans cette soupe planétaire, nous échangeons nos silences : "Je répète, la moquette de mon maître est sale..."

Frénésie de l'impossible équation : "être ou ne pas être", succession de 0 et de 1 jusqu'à l'infini et au-delà. Système binaire de numération positionnelle, le bit n'est plus une option, mais un état. Montre moi tes octets, je te dirais qui tu es. Alors, la grande connexion comme unique sauvetage de repères en mal de Monde ? Ou simple chaînage mathématique dans une suite ordonnée de chiffres ? Nous résistons, dans cette artificielle intelligence, avec la même ténacité que la chèvre de M. Seguin...

Bannir la mort de notre quotidien n'empêche pas nos vies de prospérer dans son ombre. Elle n'a jamais été aussi présente, cette indigène de la faux, cette autochtone de la mesure, cette idiosyncrasie du sablier. Nous ne la combattons pas, nous lui demandons même d'être rapide (mais pas tout de suite, oh non !) pour éviter de devenir ce rebut, ce déchet, cette crotte nulle et inutile : un vieux.

Oh mon Dieu, je veux bien croire en vous et vos nuées, mais épargnez-moi à jamais cette déconfiture de l'espoir, cette écrabouillure de l'avenir, cette souillure de l'estime... Ne me laissez pas devenir vieux.

Est-ce la jeunesse éternelle que nous promettent nos objets connectés ? Main dans l'octet à travers le monde, je te tiens et tu me regardes ? Avec en sus, mon image "photoshopée" en miroir pour ressembler à ce que tu ignores ? Pendant ce temps, dans un appartement high tech, propre comme un hôpital, un aspirateur fatigué se cogne inlassablement à une chaise vide. Il répète de sa voix nasillarde, à tous les aspirateurs interconnectés du monde : "S'il vous plaît, dessine-moi un mouton...de poussière."



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