Voyage d'un américain en France

06-06-2016 SOCIETE LIBRE
Il y a 15 jours, notre ami journaliste américain nous avait remis un article avec pour titre : Avec mon brin de muguet, j'avais l'air d'un con ma mère (1). Le succès de cet article nous a étonné. Sa vision d'une manifestation parisienne contre la loi travail a séduit un très grand nombre de lecteurs. Poursuivant en train, la traversée de notre pays, "MonOncledAmérique" nous confie ses impressions d'une France du petit matin, à travers la vitre embrumée d'un TGV.

Prendre un train tôt le matin sous un ciel gris et bas, avec des traces de nuit qui flottent encore sur les quais encombrés d'une France en grève.

Paris, capitale du pays ? Et comment ! Vos gares en sont l'un des signes forts. De Montparnasse à la Gare de Lyon, toutes les voies commencent là, aucune n'est traversante. Centre de la toile, Paris s'impose. Inimaginable chez nous.

Le train fonce sans s'arrêter au travers des champs cultivés. L'agriculture est partout sans être envahissante. Clôtures d'arbres et respect des rivières, on sent l'amour de la terre. Chez nous, l'arbre est un parasite. Ici, il signifie, il montre, il clôt et scinde sans ostentation. L'art du jardin à la française s'est insinué jusque dans votre agriculture. C'est carré, c'est net, c'est beau aussi dans cet immense jardin où le hasard n'a pas sa place.

De ma fenêtre se déroule toute une campagne ensommeillée qui peu à peu dévoile ses nattes de brouillard et les peigne dans le sens du vent. Je vois des villages qui se tiennent chaud autour de l'église, des maisons isolées, des petites villes aux fesses serrées sous les ponts. On voit des lumières allumées aux fenêtres, on essaye de deviner ce qui se passe, ce qui se dit dans les cuisines.

C'est l'heure où le café chauffe, le temps du beurre-confiture avec autant de beurre que de confiture comme si votre sens de l'égalité s'étalait jusqu'à la tranche de pain. Pas d'oeufs brouillés ni de fromages sans goût même si je sais que notre maïs vient titiller vos narines de ses pétales chocolatés. N'abandonnez pas votre pain quotidien, regardez ce que nous sommes devenus.

C'est l'heure où on se prépare pour la journée. Et les enfants que l'on devine là-bas, qui prennent leur cartable et marchent jusqu'au carrefour, pour attendre le car du ramassage scolaire, dans le froid, dans ce silence de fin de nuit, avec des restes de rêves accrochés aux cheveux, et des pensées flottantes sur le devoir qu'ils n'ont pas fini, sur la leçon qu'ils ont mal apprise.

Partout, des gens partent au travail, montent dans des voitures, roulent dans le brouillard, se garent devant la petite entreprise du coin, abattoir, conserverie, fabrique de meubles, grandes surfaces. Ou alors c'est le train pour retrouver le bureau, l'agence bancaire, l'hôpital, le lycée, dans une ville plus grosse, plus nourricière.

Ou encore, c'est le silence de la maison parce qu'ils n'ont pas de travail, parce qu'ils sont au chômage et qu'ils regardent par la fenêtre dans le blanc matin en noyant le chagrin dans le petit noir, avec un autre jour à tuer.

Et le train, serpent d'acier, siffle à travers la campagne. Et la vitre miroir nous donne à voir les gens comme des portraits. On les imagine dans leur maison. Des maisons ordinaires avec des gens ordinaires qui ont des soucis ordinaires : l'éducation des enfants, les traites à payer, les parents qui deviennent vieux, les amis qui ont le cancer...

Dans cette heure entre chien et loup, dans ce matin de plus, ils se demandent s'ils vont y arriver, ils se disent que la vie est trop dure, avec les petits salaires, avec les petites retraites, avec les aides de complément, les indemnités de chômage. Noyés qu'ils sont dans les échéances, les décisions à prendre, les prévisions imprévisibles, les calculs impossibles.

Et pourtant, quel pays gère aussi bien les blessés de la mondialisation ? Votre France de Charles de Gaulle est aujourd'hui celle de François Hollande. Plus qu'une différence de stature, c'est le manque d'ambition qui définit votre pays aujourd'hui.

Vous êtes aussi fatigués que nous le sommes, mais en plus vieux, en plus cireux. Englués dans un bien être invisible à vos yeux, vous maugréez contre la perte de votre grandeur sans comprendre que votre âme est encore prête à s'enflammer. Il suffirait de si peu... casser la gueule à vos aînés. Chasser ces baby-boomers de tous ces postes auxquels ils s'accrochent. Faire place nette à une jeunesse qui peine à renverser la table parce que le couvert est encore mis. C'est la faim qui fait sortir le renard...

Voilà ce qu'on se dit, dans le train, en pensant à tous ces inconnus qui font leur vie, dans des endroits perdus. Pourquoi perdus ? Parce qu'on a l'impression d'être loin de tout dans ces hameaux collés au milieu de nulle part, ces lumières qui émergent du brouillard, ces fermes oubliées, ces lieux improbables dans le silence des campagnes ? Mais les gens qui vivent là, qui habitent là, qui travaillent là, qui font la fête, qui aiment et qui souffrent, qui se battent et qui baissent les bras, là, c'est la France.

Du nord au sud, nimbé de votre Histoire commune, vous abritez votre territoire plus qu'il ne vous protège. Si vous saviez combien, chez moi, sont différents le mec du Texas de celui du Montana, vous comprendriez que seule la bannière étoilée peut nous réunir. Chez vous, le drapeau n'est pas le linceul des illusions perdues après le passage d'un président intelligent et noir ou noir et pourtant intelligent comme le vocifère notre Trump national.

Un drapeau ne doit pas être un mouchoir à sécher les larmes désincarnées de ces politiques qui parlent du coeur comme d'autres parlent du nez.

Un pays, c'est bien plus qu'un drapeau. Et même si vous avez du mal à faire de la place à ces français "de couleur", le désir d'intégration se sent jusque dans vos banlieues avec des parcs, des balançoires, des immeubles repeints et une jeunesse qui déborde. Venez chez nous, venez marcher sur nos trottoirs défoncés, venez voir nos maisons en ruine, nos arbres décharnés, nos voitures brûlées et cette indéfectible poisse qui suinte.

Mon pays est à l'image de Las Vegas. Tout n'est que lumière et étalement. Mais elle est construite dans le Mojave, le plus sec des déserts et l'envers du décor est une dune qui s'effrite sous les assauts du vent.
Texte de "MonOncledAmérique" - Traduit de l'américain par Lettrasso

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(1) MonOncledAmérique a également signé, pour Lettrasso, les articles ci-dessous :
Avec mon brin de muguet, j'avais l'air d'un con ma mère

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